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Depuis des semaines, une idée fixe la harcèle nuit et jour. Elle se lève en ce vendredi matin en sachant qu’aujourd’hui est un autre jour : elle va enfin passer à l’acte. Ne plus se laisser envahir par les obsessions : Agir

Elle avale son thé et son jus d’orange en vitesse, grignote quelques céréales. Elle chausse ses mocassins, enfile sa marinière bleue au col rayé de blanc. Elle embrasse son Paul hâtivement. Elle a le temps de remarquer qu’il semble perturbé. Peut-être a-t-il une mauvaise intuition. Non il ne peut deviner qu’il ne la verra plus.  Ne pas s’apitoyer,  se dégager de l’affectif comme n’arrête pas de lui répéter le type coincé qui lui sert de patron.

Ce matin elle se rend à pieds au travail, il fait beau et elle n’a plus besoin de voiture. Elle arrive tôt au bureau. Elle met en route son PC portable et ouvre sa messagerie par habitude mais aujourd’hui elle ne lit pas ses mails, c’est désormais inutile. A la place, elle se met en position d’observation, d’écoute, de réflexion.  Elle aime être la première arrivée pour goûter au calme des bureaux vides.  Ne pas stresser pour débuter la journée : Ressentir, penser, prendre du recul.

Ses collègues arrivent un à un et quand ils sont tous fidèles au poste, elle les accompagne dans la pièce où trône la machine à café, appareil  indispensable à la vie de bureau. C’est le moment privilégié d’échanger les banalités quotidiennes, de commenter l’actualité avec un brin, voir même une tige, un tronc d’humour populiste. Elle est la plus âgée « la vieille » comme l’appelle « le vieux » son manager  qui n’aime que les jeunes consultantes ou secrétaires affriolantes.

Ses collègues racontent les péripéties de leur progéniture en pleine crise d’adolescence, c’est à celui ou celle qui racontera l’anecdote la plus saisissante. Si elle voulait, elle pourrait participer et gagnerait certainement la compétition car son fils à elle est en pleine crise d’adolescence aussi mais il la fait avec quinze ans de retard  et avec toute la violence d’un adulte ! Elle les écoute, elle se tait, elle a trop honte du  rejet agressif de son fils tant aimé et adoré pour pouvoir en parler.  Ne pas culpabiliser, ne rien regretter. Avec Paul ils ont fait le mieux possible avec un réel amour qu’ils n’ont pas su hélas montrer. Fuir comme son fils. Après ce café avalé, chacun reprend son activité de conseil en recherche d’emploi.

Elle reçoit un salarié qui vient de signer un CDI après qu’elle l’ait chaleureusement recommandé au dirigeant qu’elle connait bien d’une petite entreprise. Il lui a apporté des chocolats. Elle le remercie, s’efforce d’être conviviale mais son esprit est ailleurs. Ce sera son dernier succès professionnel, son dernier entretien de conseil. Elle offre les chocolats à la secrétaire.

La matinée lui parait interminable. Elle prend le temps d’écrire une lettre d’adieu à son patron avec la même jubilation que l’heureux du gagnant du loto qui, dénudé, clame « au revoir président » dans la publicité à la télévision.

A midi, elle ferme son PC, range ses affaires comme chaque midi. Sa collègue souhaite déjeuner avec elle, elle lui répond qu’elle ne peut pas aujourd’hui.  Elle ouvre son sac, sort sa carte bleue et la coupe en mille morceaux qu’elle jette dans la corbeille. Elle laisse sur le bureau son portable professionnel. . Si elle avait un téléphone mobile personnel elle le jetterait aussi mais elle n’en a pas, elle n’a jamais aimé le téléphone. Ne laisser aucune trace, se volatiliser

Elle jette un dernier regard à son bureau qu’elle occupe depuis sept ans puis se dirige vers la sortie. Heureusement elle ne croise personne. Ne pas regarder en arrière, ne pas s’attacher. Quitter cette vie trop monotone.

Avant elle veut voir l’Oise  une dernière fois. Elle se dirige vers le pont qu’elle emprunte à pieds. Elle descend sur l’ancien chemin de halage. Elle s’assoit sur un banc, mange une pomme qu’elle sort de son sac à main, contemple le large ruban argenté qui court vers une autre vie, celle du fleuve qu’il va rejoindre au confluent tout proche.  Ne plus penser à rien. Confluer, changer de route. Pour le moment, se lever, marcher, beaucoup marcher, se laver l’esprit

Un homme l’attend à 15 heures devant la gare RER de Conflans fin d’Oise.. Fin d’oise, Fin de vie…. départ vers la mer, vers l’inconnu…

Conflans Sainte Honorine : Confluent entre la Seine et l'Oise

Conflans Sainte Honorine : Confluent entre la Seine et l'Oise

Elle presse le pas et arrive dans le parking de la gare de Conflans, Comme toujours il est en avance. Son prince est là. Tout va bien, il ne l’attend pas dans un carrosse mais tout simplement dans sa citrouille grise, une Twingo neuve…. Il descend, lui ouvre la portière avec classe, elle s’assied sur le siège en cuir, signe de luxe qui contraste avec l’apparente sobriété du véhicule. Sa voiture est à son image : fière et modeste. Il reprend sa place au volant. Il la regarde, ils se regardent intensément. Le désir comme un aimant les pousse à se rejoindre dans une très longue étreinte. Ils s’embrassent longuement avec fougue. Ils ont du mal à revenir à la réalité. Au bout de très longues minutes qui ont passé très vite, il démarre. Ils se dirigent vers la mer. Elle aime l’observer quand il conduit. Concentré sur la route, il semble rêveur. A quoi pense-t-il ? S’il savait que sa vie d’avant de célibataire est terminée, qu’elle va confluer avec la sienne et prendre dès aujourd’hui une autre route. Ne pas lui faire part trop vite de sa décision, agir, le surprendre…

La route défile dans les champs…  il est silencieux, il ne parle pas. De temps en temps il lui jette un regard plein de désir, lui caresse le genou avec douceur. Elle lui rend ses caresses. Il continue à conduire imperturbable.

Des éoliennes dans un champ brassent du vent. Brasser du vent ce qu’elle a fait jusqu’à présent.  Arrêter de brasser du vent pour embrasser la vie…. une autre vie…..

Soudain à l’horizon, derrière les falaises de craie, la mer se confond avec le ciel….. La route se met à descendre en tournant pour venir mourir en bord de plage.  Il se gare sur le parking. Ils sortent. L’air iodé et le vent frais les sort de la torpeur du voyage qui les avait mis dans un état second. Et là, face à la Manche, ils s’étreignent et s’embrassent.  Ils sont seuls en cette fin d’après-midi, seuls face à la mer, seuls au monde. Plus rien d’autre n’a d’importance.

Ils descendent sur le sable jusqu’à la mer qui prend une teinte dorée au couchant. Elle retire ses mocassins et marche dans l’eau qui est très froide. Il la regarde mais ne la suit pas. Ils remontent vers la promenade du bord de plage. Elle remet ses chaussures. Ils se dirigent vers l’hôtel qu’elle a choisi. La chambre que la patronne lui montre est petite mais elle donne sur la mer. Il ferme les volets pour cacher cet amour interdit qu’on ne saurait voir alors qu’elle a envie de l’exposer au grand jour sans culpabilité. Ils sont si différents. La vie au quotidien avec lui est-elle possible. N’est-ce pas une utopie ? Ne pas raisonner, ne pas douter. Se laisser comme lui porter par ses instincts. Ils font l’amour avec fougue comme si c’était la dernière fois et qu’ils devaient en garder le souvenir tout le reste de leur vie.

Ils prennent ensuite un bain ensemble dans l’étroite baignoire. Elle n’aime pas comme lui se prélasser dans une baignoire mais préfère les douches. Aujourd’hui c’est différent, elle apprécie ce moment d’intimité et de tendresse en sa compagnie. Ils s’essuient mutuellement frissonnant de  désir toujours présent et s’habillent. Ils sortent de l’hôtel et vont dîner au restaurant qu’il a réservé. Tout est planifié chez lui. Il angoisse s’il ne maîtrise pas. Même si elle a horreur de prévoir à l’avance, elle s’en amuse, le taquine, lui demande s’il a prévu ce qu’ils allaient manger également. Le serveur leur apporte un cocktail maison. Il cherche à savoir ce qu’il contient. Il est délicieux, c’est le principal, elle se moque bien d’en connaître la recette. Il insiste et dit qu’il va demander au serveur. « C’est un philtre d’amour et on ne demande pas la composition d’une potion magique » lui répond-t-elle. Il rit et renonce à savoir. Ils choisissent ensuite un immense plateau de fruits de mer qu’ils savourent lentement tout en échangeant des souvenirs personnels du temps où ils ne se connaissaient pas. Ils ont trop mangé, n’ont plus faim et ne prennent pas de dessert.

Il veut payer mais elle insiste pour le faire car il a payé l’hôtel. Elle ouvre son sac à main et sort discrètement d’une grande enveloppe en kraft des billets pour payer l’addition.  Il ne s’étonne pas car lorsqu’ils sont ensemble elle paye toujours en liquide pour ne pas laisser de trace de leur liaison. Ils ressortent. Ce qu’il n’a pas vu c’est qu’aujourd’hui, l’enveloppe contient beaucoup plus de billets que d’habitude.

Ils rentrent à l’hôtel et se couchent et font de nouveau l’amour pour évacuer ce trop-plein de désir qui ne les a pas quittés.  Epuisés ils s’endorment enlacés.

Le lendemain matin, après le petit déjeuner copieux, ils quittent l’hôtel et vont se promener sur la plage de sable. Il s’assoient, Il lui parle de la lutte de la mer contre la terre. Elle se moque de la force des éléments et ne voit dans ce paysage qui s’offre à eux  que la beauté pure qui inspire le rêve d’autres rivages, d’autres continents.

Soudain, elle rompt son explication technique pour lui dire, sans aucune précaution, qu’elle a décidé de quitter Paul définitivement et ses enfants, de gommer son ancienne vie pour tout recommencer avec lui. Elle ajoute qu’ils vont pouvoir se l’offrir ce chalet dans la chaîne des Aravis où il rêve de vivre avec elle et qu’au moins personne ne viendra la chercher à la montagne parce que tout le monde sait qu’elle y étouffe et qu’elle la déteste. Il l’écoute d’abord médusé sans réaction, puis peu à peu l’énervement et la colère remplacent la stupeur. Il lui crie qu’elle est complètement folle, qu’il ne veut pas vivre avec elle, peut-être plus tard mais pas si vite. Elle le regarde abasourdie par cette révélation, ce violent rejet et éclate en sanglots. Il se lève, l’aide à se relever. Elle le repousse Ils marchent vers la voiture l’un derrière l’autre. Il lui dit  qu’il n’a plus envie de prolonger ce week-end et qu’il est plus raisonnable de rentrer. Elle refuse de pénétrer dans la voiture. Des promeneurs les regardent, Ne pas se donner en spectacle.

Vite s’asseoir dans la twingo.  Il démarre rapidement, Il conduit plus vite qu’à l’aller comme s’il était pressé de rentrer, de mettre fin à leur histoire. Elle se sent trompée, bafouée, honteuse d’avoir été aveuglée à ce point. Etait-ce trop tôt, Aurait-elle encore dû attendre. Non, elle est maintenant persuadée qu’il ne sera jamais prêt à renoncer à sa liberté. C’est une évidence qu’elle n’a pas vue, l’amour l’a rendue aveugle. Elle sèche ses larmes. Il ne mérite pas qu’elle pleure pour lui. Ne pas lui montrer qu’elle est profondément blessée.

Que doit-elle faire maintenant ? Débuter une nouvelle vie seule ou rentrer tout simplement et expliquer l’escapade amoureuse à Paul en espérant qu’il lui pardonne. Ne pas rester seule, elle ne supporte pas la solitude. Rentrer, expliquer, espérer le pardon.

Il la dépose au bout de sa rue. Elle marche lentement sur le trottoir craignant ce moment où elle va devoir s’expliquer, plus elle approche de sa maison, plus elle ralentit.  Rien ne sert de retarder l’échéance, Rentrer la tête haute. Expliquer qu’elle avait besoin de cette escapade, avouer le fiasco,  avaler sa honte …

Elle ouvre la grille, la repousse derrière elle, la referme. Elle monte sur le perron, pousse la poignée de la porte d’entrée. Elle est fermée à clefs ? Il s’est absenté, peut-être la cherche-t-il ? Elle rentre. Son chat l’accueille en miaulant tout heureux de la retrouver. Il se frotte sur ses jambes. Il se poste ensuite devant le réfrigérateur de la cuisine. Il a faim. Elle ouvre une boîte de pâté, en dépose le contenu dans une assiette, lui verse un peu de lait dans un bol. Il avale comme s’il n’avait pas mangé depuis plusieurs jours. Elle se retourne pour aller suspendre sa marinière au porte-manteau de l’entrée. Une feuille blanche sur la table en chêne de la cuisine attire son regard. Elle s’approche, s’assied sur la chaise bistrot, saisit la page qui est écrite. Elle reconnait la belle écriture ronde de Paul.


« Quand tu liras cette lettre ce soir à ton retour du bureau, je serai parti. J’ai rencontré une femme il y a 4 ans. La décision de te quitter n’a pas été facile mais aujourd’hui j’ai enfin décidé de la rejoindre et de vivre avec elle. Nous ne nous reverrons plus, ce serait trop douloureux pour nous deux. En cadeau, Je te laisse cette maison. Je sais que tu l’aimes, que tu aimes cette ville, les rives d’Oise où tu apprécies  te promener. Dans rivière, il y a vie, suis là jusqu’au bout, jusqu’à ce que tu rencontres ton fleuve celui qui saura t’aimer comme je t’ai aimé et te porter vers la mer pour y finir ensemble vos jours ».

Paul / Vendredi 13 Septembre 2013

 

En lisant la signature de Paul et la date… elle éclate intérieurement de rire : Quelle idée de vouloir débuter une autre vie un vendredi 13 et en plus de l’année 2013 ! Sa tentative était vouée à l’échec et il y a de fortes probabilités que celle de Paul aussi. N’était-ce pas de leur part un acte manqué pour ne pas regretter de n’avoir pas essayé un jour. Elle a peut-être des chances de récupérer son Paul. En attendant il va falloir qu’elle se mette à rechercher activement un autre travail.

 

Martine MARTIN / Réédition transformée pour le nid de mot d'ABC (thème : Vendredi 13)

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