Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Photos et texte de Brigitte Lécuyer Janvier 2009


Le temps parait figé, la neige lourde, la température largement en dessous de zéro. Ce matin sur mon balcon, le thermomètre affichait moins six. De petites stalactites pendaient des rambardes gelées.


Il a neigé toute la journée d’hier, le ciel était bas, l’atmosphère étouffée. Je suis allée marcher, mes pas crissaient comme sur du coton. J’ai aimé cette sensation-là que mes pas laissent une trace profonde. J’ai voulu immortaliser ce moment pur, avec quelques photos, qui sont belles sans plus, parce que le ciel était gris et bouché.


neige janvier 2009 021

neige janvier 2009 015

neige janvier 2009 017

Dommage. J’avais mis ma casquette pour protéger mes lunettes des flocons, j’avais enfilé de grosses chaussettes fourrées, des bottillons aux semelles crantées pour ne pas glisser, mais on ne glissait pas, sauf là où la neige avait fondu d’avoir été trop longtemps foulée. Sur la chaussée c’était une boue immonde, une bouillasse noirâtre, une soupe glauque qui pénétrait les chaussures et salissait les bas de pantalons. Je marchais sur la pointe des pieds.


Ce matin aux première heures du jour, j’ai fais le tri de ma réserve de vivres et mixé des vieux biscuits pour les oiseaux. J’ai déposé le tout dans une assiette en priant le ciel que les oiseaux ne soient pas tous morts de froid. Je sais, je devrai me préoccuper davantage des humains que des piafs, mais eux aussi ont besoin de nourriture. Et puis je ne me sens pas si utile pour aider les SDF.


Il y a quelques années j’ai aidé ceux de ma rue, en leur portant des litres de soupe. Je leur ai fournis habits chauds et café. Michel était en piteux état. Souvent blessé par des chutes et castagnes. On ne voulait plus de lui à la porte de Monoprix, il perturbait les clients, les apostrophait. Sa tête d’ivrogne faisait peur aux enfants. Il allait parfois dans un refuge, mais n’y restait jamais longtemps. La rue le reprenait et l’ivresse en faisait chaque jour de plus une vraie cloche. Quand je l’ai connu il n’avait pas quarante ans. Il buvait toute la journée devenait de plus en plus hirsute et dormait près de la librairie, derrière la maison de quartier, dans le renfoncement, là où il y avait des bancs. Il y a toujours des bancs, mais plus aucun SDF aujourd’hui.


Michel et Rudy faisaient presque partie du paysage, de notre rue de l’Abondance, si mal nommée. D’autres personnes que moi les aidaient Bien sur, je connaissais un peu leur parcours, Rudy avait été électronicien en aviation et à la suite d’un accident à une main, il ne pouvait plus travailler. Par contre, je ne savais pas comment il avait atterri en France, il parlait mal le français et bien qu’ayant quelques origines allemandes, je parlais bien peu d’allemand. Je leur ai ouvert ma porte très souvent et ma salle de bains aussi, sans rien dire à mon mari, qui n’aurait pas franchement compris ni apprécié. A cette époque, mon mari était souvent en déplacement, et on ne lui disait pas tout ce qu’on faisait sans lui. Rudy et Michel m’ont proposé de m’aider à faire de la peinture dans mon salon. Ils étaient gauches mais plein de bonne volonté, j’ai vite arrêté les frais, disant qu’il n’y avait plus rien à faire. Quand je proposais à Rudy, thé ou café, il répondait d’un gros ton bourru, oui ! Et ça faisait rire mes enfants.


J’avais du temps libre et je donnais un peu de ce temps aux restos du cœur de Cergy. Pour eux j’ai récupéré des vêtements propres, et surtout des sous-vêtements. Mais Michel est tombé gravement malade. Il devait partir en sanatorium. Il s’était fait volé tous ses habits, et le peu d’argent qu’il lui restait. Rudy vivait sans vie, et se débrouillait mieux que lui. Il jouait au loto, et gagnait parfois de petites sommes. Un jour il a gagné pas mal d’argent et il est parti vivre en Corse, d’après Michel. Michel était plus seul que jamais et désespéré sans son ami. J’ai décidé de m’occuper de lui de trouver de quoi partir en sanatorium avec le minimum vital. Comme il aidait un peu sur le marché, c’est sur le marché, j’ai fais la quête pour lui, de chaussettes, gants, pulls et anoraks, tout le monde le connaissait de loin ou de près et beaucoup ont donné un petit quelque chose. J’ai fourni le reste. Un sac de voyage inutile, mais en bon état, et ce qu’il fallait pour la toilette, une trousse, des savonnettes, de la mousse à raser, des rasoirs, et un peigne. Je lui ai apporté tout ça à l’hôpital, avec le sac de sport et les fringues données par les gens du marché. Il m’a écrit du Plateau d’Assy pour me remercier. Une longue lettre. Bourrée de fautes d’orthographe, mais j’ai été très touchée. Il est revenu tout guilleret, rasé et en forme, il s’était fait une copine, il disait qu’il allait partir vivre avec elle à Grenoble. Je l’ai cru. L’idylle n’a pas duré longtemps. Il est revenu à la rue, plus diminué qu’avant, son pote Rudy, l’allemand si sympathique, avait carrément disparu du quartier.


C’était il y a longtemps. J’ai revu Michel une bonne dizaine de fois, il allait de mal en pis, il ne me reconnaissait plus, et je me sentais maintenant inutile. Et puis j’ai eu cet accident stupide, une mauvaise chute, j’ai été longtemps absente de chez moi. Je me suis préoccupée davantage de ma santé que de celles des autres. J’ai pris d’autres directions. J’ai écrit. Les enfants ont grandi. Ils sont partis de la maison. Mon fils Jean m’a rappelé à Noël alors que nous étions tous ensemble que Rudy se déguisait en père noël et animait un pantin au son de sa musique. Rudy et Michel, Michel et Rudy, et leur chien plus tard. Une histoire d’amitié, de galères, une triste histoire en somme.


En ce jour de neige, de froid glacial, j’ai une tendre pensée pour eux, que sont-ils devenus ? Sont-ils morts quelque part, ignorés de tous, et qu’est ce que je pouvais faire de plus pour eux. Ils avaient choisi la rue, délibérément, ils n’étaient pas prêts à se fondre dans notre société, ils ne le voulaient pas. Ils étaient libres, libres de mourir de froid, de s’endormir pour toujours dans l’indifférence générale.Photos et texte de Brigitte Lécuyer Janvier 2009


 

Tag(s) : #poèmes de mes amis

Partager cet article

Repost 0