Avec Jeff nous quittons Rueil
pour nous installer à Saint-Ouen-l’Aumône où Jeff travaille. Nous emménageons le 9 mai 1981. Le lendemain nous fêtons notre pavillon tout neuf avec son petit jardin et la victoire de François
Mitterrand aux élections. Tout ce que nous pouvions espérer : avoir une petite maison à nous et la gauche au pouvoir arrivent le même week-end.
Je prends le RER où la voiture pour aller travailler à Rueil mes journées de travail déjà très longues s’allongent de deux heures. Je continue à m’impliquer à fond. Les années passent au service de
Monsieur F…. mes enfants grandissent, le temps passe vite, très vite. Ce travail me plait.
J’aime particulièrement le contact avec le personnel de chantier. Quand ils reviennent et qu’ils me racontent la vie de grand déplacé je les écoute. Ils me font rêver mais curieusement je n’envie
pas ces baroudeurs sans racines qui sont parfois assez déphasés. Leurs épouses souvent n’ont pas supporté l’éloignement. Quand ils reviennent, ils me ramènent des cadeaux, des poupées
indonésiennes, des tableaux égyptiens en feuilles de papyrus….
Ils me racontent Kourou la Guyane : cette île au climat chaud et humide assez difficile à supporter me disent-ils mais ils aiment la forêt amazonienne, leur vie de privilégiés dans de jolies villas
à l’architecture coloniale. Ils assistent anxieux aux premiers départs d'Ariane, la joie quand tout se passe bien, les larmes quand elle explose.
Ils me racontent l’Afrique, leur vie de pacha avec des « boys » à leur service.
Ils me racontent les plateformes pétrolières en mer du nord…. 15 jours de travail intensif jour et nuit sur ces arbres de fer agités par les vents en pleine mer où on ne peut faire que travailler,
manger et dormir. 15 jours isolés de tout pour 3 semaines de repos en France.
Quand ils reviennent on pourrait penser qu’ils sont heureux de retrouver leurs racines. En fait, ils n’ont qu’une seule envie repartir. Quand ils sont en France en détente ils gardent souvent la
chemise à fleur entrouverte, la dent de requin autour du cou et le chapeau style Indiana Jones. Sous leur aspect de vieux machos qui se donnent des aspects de durs, ils ont souvent un cœur
d’artichaut et une vie de patachon.
Un jour une épouse m’appelle et me demande l’adresse du chantier russe de son époux. Elle s’excuse elle sait que ce chantier est sous secret militaire mais il faut qu’elle puisse lui adresser un
courrier important. Chantier sous secret militaire, j’ignorais que cela puisse exister !!! Pour nous son époux est en congés payés avec une jeune russe rencontrée dans ses périples professionnels
et je pense que leurs ébats n’ont rien de militaire.
Le boss a ses coordonnées. Pour me sortir de cette impasse, je lui dis de m’adresser le courrier sous pli cacheté et lui promet de lui faire parvenir . Elle insiste pour avoir l’adresse. Je lui dis
que rien ne me prouve qu’elle est son épouse et que je ne peux pas lui donner une adresse au téléphone ». Elle me répond qu'elle le comprend mais comme elle est à Paris, elle arrive
avec ses papiers d’identité. Deux heures après, elle se présente au bureau, papiers à la main. Je suis très ennuyée et j’en avertis Monsieur F…. qui heureusement n’est pas en déplacement. Il
la reçoit lui-même et lui dit tout simplement que pour nous il est en congés payés et non sur un chantier. La dame assume avec beaucoup de dignité et de maîtrise. Il avertit ensuite l’époux de la
révélation qu’il a été dans l’obligation de faire en lui reprochant de nous avoir mis dans une situation aussi délicate.
J’imagine l’accueil de l’épouse au mari volage à l’imagination débordante lors de son retour au foyer conjugal…..
Nous sommes en fin de construction d’une tranche sur la Centrale Nucléaire de Flamanville dans la Manche et nous devons remettre sur le marché du travail en même temps 300 ouvriers tireurs de
câbles embauchés localement pour les besoins du chantier. Ceux-ci savaient à l’embauche que leur mission était temporaire. Il est important néanmoins dans un bassin de l’emploi sinistré de les
aider à se reclasser.
Monsieur F… me confie cette mission qui ne peut être menée que sur place. Je pars donc en déplacement plusieurs semaines à Flamanville sur une période de quatre mois. Je couche dans des hôtels très
confortables sur le port de Cherbourg : le Chantereine que j'aime beaucoup mais qui m'oblige à sortir le soir à Cherbourg et dîner seule au restaurant. Un soir un Monsieur s'installe à ma table et
s'incruste en me draguant ouvertement. Je loge ensuite au mercure où je peux me faire servir mon dîner dans ma chambre
Le premier jour sur le chantier, Le Responsable un ingénieur très agréable, délicat, féministe m’accueille avec plaisir. Ses adjoints aussi mais l’un me fait remarquer mais « qu’arrive
t’il au boss pour qu’il nous envoie une femme sur un chantier ».
Je rencontre également les délégués du personnel avec, à leur tête, le délégué syndical CGT, ouvrier d’une cinquantaine d’années un peu bourru qui m’accueille en me disant « tu ferais mieux de
faire la soupe à ton mari et tes enfants plutôt que de venir nous piquer notre travail » et je lui réponds (et c’est vrai) que mon mari et mes enfants n’aiment pas la soupe, que je ne viens pas ici
pas pour leur prendre leur travail car je serai incapable de faire ce qu’ils font mais que je vais leur en trouver.
Avec un sourire moqueur, il me répond « tu n’es pas à Paris, il n’y a pas de travail ici ».
La mission que je me suis promise de réussir débute on ne peut mieux ! De plus, pour couronner le tout en ce premier jour sur le chantier, je n’ai pas prévu les escaliers en caillebotis et les
talons de mes chaussures se coincent dans les trous du grillage ce qui vous l’imaginez provoque une certaine hilarité chez ces Messieurs.
Je reçois tous les ouvriers pour les connaître, faire un recensement de leurs compétences et de ce qu’ils souhaitent faire.
Cette région du nord Cotentin vit du nucléaire, de l’agriculture et de la pêche. J’exploite à fond la filière nucléaire et je rencontre les entreprises sous-traitantes de l’usine du retraitement de
la Hague, les autorités de l’arsenal de Cherbourg où est construit un sous-marin nucléaire pour connaître leurs besoins en personnel et leur proposer nos ouvriers. Je rencontre les sociétés
d’intérim, les commerçants de Cherbourg. Je «vends » avec beaucoup de conviction nos ouvriers. C'est l'hiver et il neige beaucoup dans le Cotentin ce qui rend mes déplacements parfois
difficiles avec la voiture de location.
Après 4 mois et de nombreux déplacements sur place, nous arrivons à reclasser 94 % des ouvriers avec certes des contrats à durée déterminée mais avec du travail. Je suis particulièrement heureuse
d'avoir réussi à faire d'un ouvril local un grand déplacé que nous embauchons définitivement puisqu'il est mobile sur la France et nous le détachons sur la Centrale de Belleville.
C’est un vrai succès d’autant que le plus difficile a été de les convaincre de venir travailler à La Hague car ils habitent presque tous près de Flamanville et pour aller à la Hague, il faut
traverser Cherbourg.
Nous avons aussi évité un conflit social qui se serait terminé comme tous les conflits de centrale par un blocus des portes de la Centrale.
Le dernier jour, le délégué syndical CGT, que j’avais personnellement tenu informé au fur et à mesure de l’avancement de la mission, vient me dire au revoir et me remercie vivement.
Il me tend un sac plastique rempli à ras bord de coquilles Saint Jacques. Après sa journée à l’usine, il prend son bateau et pêche la coquille. Je ne m’y attendais pas je suis très émue. Monsieur
F. me félicite aussi à mon retour. Cette mission m’a beaucoup plu et je ne sais pas à l’époque qu’elle va conditionner complètement la suite de ma carrière professionnelle.