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Pour répondre au défi de Miletune de la première quinzaine d'octobre

 

Les yeux qu'on ferme voient encore :

 

Je ne sais pas comment je me suis retrouvée enfermée dans cette pièce plongée dans l’obscurité. Je ne sais plus ou je suis ni depuis combien de temps je suis ici prisonnière, Prisonnière de qui ? Je n’ai que la lumière de mon téléphone portable pour m’éclairer. J’ai repéré la porte qui est verrouillée. Impossible de sortir. Il n’y a pas de fenêtre dans cette pièce. C’est un vrai cauchemar. J’ai essayé d’appeler de l’aide mais il n’y a pas de réseau et je ne peux ni téléphoner, ni écrire  de mails.

 

Je continue mon exploration avec le téléphone portable allumé et par chance il y a un interrupteur que je viens de repérer. J’appuie dessus et soudain 2 grands yeux  bleus saphir en amande apparaissent et me fixent. Ils ressemblent à des yeux de chat mais ce ne sont pas des yeux de chat.

 

 

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Ils ont quelque chose à la fois d’humain,  de mystérieux, d’effrayant. Ils me font penser à  ceux de quelqu'un que j’ai connu mais je n’arrive pas à me souvenir de qui, il y a très longtemps certainement. Je suis fascinée par ces deux yeux et ne peux détourner mon regard.

 

Soudain une sonnerie stridente me sort de mon hypnose. Je m’étire étend le bras gauche comme chaque matin pour caresser mon chat noir réglisse, il est bien là, je sens son poil soyeux. Il se met à ronronner en me regardant de ses très beaux yeux jaunes qui me rassurent. Je viens de faire un mauvais rêve cette nuit et j’essaye de remplacer la vision qui me hante de ces yeux bleus par les yeux de mon félin préféré.  Trop perturbée par cette vision je n’y arrive pas. J’essaye de me souvenir :  les yeux de qui ?

 

J’avale à toute vitesse mon petit déjeuner, en retard comme chaque matin. Je me précipite vers la station de métro  « Alésia » cours dans les escaliers pour m’engouffrer dans la rame juste avant que les portes se ferment. Je suis policière à la brigade des mœurs.


Quelle chance ce matin il reste des places assises. Une  femme voilée  s’installe en face de moi, sort son téléphone et se met à pianoter sur le clavier. Je ne la regarde pas vraiment. Je suis gênée par ces pauvres fantômes vivants qui vous observent sans être vus et qui n’apprécient pas que vous les regardiez. Je ne regarde pas non plus mes voisins de banquette. Dans ces grandes villes chacun vit enfermé dans son monde  la tête dans ses rêves ou l’œil vissé qui sur son téléphone portable, qui sur son livre, ou son journal. Une façon de marquer son territoire, de se fabriquer un monde ouaté dans l’immensité sonore et agitée.

 

Je me plonge aussitôt dans la lecture du dernier Irving "Dernière nuit à Twisted river"  un roman mystérieux et passionnant ou un cuisinier et son fils sont poursuivis toute une vie par un shérif qui veut les tuer pour se venger, prisonniers aussi du remord.

 

Soudain la rame s’arrête entre deux stations. Les lumières s’éteignent. Nous sommes plongés dans l’obscurité. Seuls les écrans des Smart phones restent éclairés.

 

Ne pouvant plus lire, je sors le mien de ma poche. J’ai reçu un nouveau SMS de mon admirateur anonyme qui me harcèle depuis longtemps. Je lis «C’est mon dernier SMS, je vais mourir aujourd’hui avec les passagers de cette rame de métro où tu es, je t’aime depuis longtemps et tu m’as toujours rejeté. Soit tu descends à la station prochaine, sois tu restes dans la rame et tu mourras également. Je te laisse une chance de vivre. Si tu la saisis tu vivras mais ne faut-il pas mieux mourir que vivre toute sa vie avec le remord d’être responsable d’un carnage.Attention ne tire pas le signal d’alarme et ne préviens personne sur le quai, sinon j’appuie aussitôt sur le détonateur de ma bombe, je t’ai à l’œil".

 

Le métro vient de se remettre en marche, je suis tétanisée par la peur, je suis fichue quel que soit mon choix.

 

Je range dans ma poche mon téléphone, regarde la musulmane en face de moi : deux saphirs ressortent de la fente du voile et me fixent. Ce sont les yeux de mon cauchemar de la nuit dernière, les yeux de la vengeance et soudain je me souviens, il y a bien longtemps… Dans l’infirmerie d’une colonie de vacances, le jeune médecin appelé en urgence et qui m’avait déshabillé pour m’ausculter …son viol, mes pleurs, ma honte, mon silence, ce sentiment de culpabilité et d’insécurité qui ne me quitte plus… Ce sont ses yeux, j’en suis certaine.

 

Vite il faut que je prenne une décision, la rame rentre dans la station il y a beaucoup de monde sur le quai et la je m’aperçois que j’ai mon arme de service sur moi, je ne devrais mais ces derniers temps avec ce harceleur aux SMS anonymes je ne me sens pas en sécurité. Je mets ma main dans ma poche, me lève lentement, dégaine mon revolver, vise la femme voilée dans la tête et tire. Elle s’effondre sur le côté. Avec rage, je lui arrache son voile. Une jeune femme me regarde les yeux fixes, un trou sanglant au milieu du front.Je crie.

 

Les gens hurlent autour de moi, certains me regardent tétanisés, certains s’enfuient en courant, j’ai gardé le revolver à la main, quelqu'un a tiré le signal d’alarme. Je m’apprête à retourner l’arme contre moi  quand une violente explosion m’assourdit, la bonbe, la poussière, les cris, le silence, le tunnel …. Et tout au bout la lumière.

 

 

 

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore;
De l'autre côté des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.

SULLY PRUDHOMME, Stances et Poèmes.

 

EGLANTINE / Octobre 2012

Tag(s) : #Ecrits divers

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