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Pour répondre au défi N° 81 de la communauté des croqueurs de mots lancé par Jeanne FADOSI

 

 

Très chère maman

 

Louis vide la maison de sa grand mère tant aimée qui vient de mourir avec beaucoup d’émotion. C’est fou ce que les vieilles personnes peuvent conserver comme objets et papiers inutiles. Il ouvre un grand et joli coffret en bois de merisier et en sort quelques papiers. Son regard est attiré par une gravure d’un journal de mode représentant un petit garçon sur un tapis de jeux.

 

la-mode-illustree1870-d.JPG

 

 

Une lettre accompagne cette gravure. Il reconnait l'écriture de sa mère, s'en saisit et se met à la lire à voie basse.....

 

 

 

Paris, le 24 juin 1870

 

Très chère Maman,

 

Je t’envoie la page du journal la mode illustré avec ton  petit Louis. Il a été très sage quand  il a fallu qu’il pose sans bouger sur le tapis avec cette jolie robe. Au début il jouait avec la poupée déposée sur le tapis de jeux, je l’en ai empêché. Quelle idée, Louis me surprendra toujours : un vrai garçon ne joue pas avec des poupées. Un vrai garçon ne pleure pas. Louis est très sensible et un rien le fait pleurer. Je me fâche quand il pleure et j’ai beau lui asséner qu’un homme ne pleure pas, il continue de plus belle rien que pour m’embêter.

Dans la malle du grenier, il se plait à sortir les robes de petites filles et à les porter. L’autre jour il m’a même demandé de lui mettre du rouge à lèvres. Tu te rends compte maman du rouge à lèvres ! Dans la rue avec ses cheveux blonds bouclés, son regard d’ange, on le prend pour une fille. Quand une passante le regarde et s’exclame  « oh la belle petite fille ! », j’ai tellement honte que je ne la contredis pas et je lui  réponds en la regardant dans les yeux  « N’est-ce pas qu'elle est belle ma petite louise ? ».

Que va-t-il devenir ?  je suis très inquiète. je n’avais pas besoin de cela. Maman tu sais que je souhaitais une fille pour oublier la mort de Louise, pour apaiser cette douleur insupportable, ce manque que je conserverai à jamais mais le mauvais sort a décidé que j’aurai un garçon et comme pour me narguer il lui a donné des instincts féminins. Ce ne pourra jamais être l’enfant de remplacement que j’avais rêvé. Qu’ai-je fait à Dieu pour mériter cela ?

Louis et son père Valentin, qui est en admiration devant son fils, me rendront folle.

Maman, tu devrais demander à papa d’écrire à Valentin ce que je n’arrête pas de lui dire qu’il doit élever son fils comme un homme, ne pas lui céder tous ses caprices, et être béat d’admiration devant sa beauté et sa douceur.

J’espère ma chère maman que tes rhumatismes ne te font pas trop souffrir et que tout va bien pour toi. Tu me manques beaucoup.


Je t’embrasse tendrement

Ta fille Lucie qui t’aime.

 

 

Louis repose en tremblant la feuille mouillée par ses larmes…..  Il la saisit à nouveau, la  jette dans le feu de la cheminée et la regarde se consumer lentement. il brûle dans l’âtre les autres courriers du coffret sans les lire.

 

Il vient de comprendre pourquoi sa mère ne l'aimait pas et pourquoi il n’était attiré que par les hommes. Inconsciemment il a toujours tout fait pour être la fille que sa maman souhaitait avoir pour être aimée d'elle.

 

Pour la première fois de sa vie il a pitié de sa mère et lui pardonne enfin : "Paix à ton âme maman" murmure t-il en larmes.

 

Il est désormais un homme, un vrai. Il ouvre le tiroir du haut de la commode, saisit une paire de ciseaux, referme le tiroir. Il se regarde dans la glace de l’armoire du grenier et commence à se couper les cheveux très courts.

 

Eglantine / Mai 2012

Tag(s) : #Nouvelles

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