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Quai des rimes

Mes poèmes, nouvelles, écrits divers

Quai des rimes

Nouvelle : un songe éveillé

Bernard était à ses côtés. Elle conduisait inconsciemment sur l'autoroute déserte qui les ramenait de la Baie de somme où ils avaient passé leur premier week-end ensemble depuis le début de leur liaison il y a deux ans. Jamais il n'avait été aussi présent mais à la fois aussi irréel. Quand il était absent, elle pensait sans arrêt à lui et se laissait submerger par le désir, cette tempête des sens qui l'envahissait, la paralysait, l'asservissait.

Jusqu'à ce qu'elle le rencontre, un seul homme l'avait séduite : son mari. Quand ils s'étaient rencontrés, ses cheveux étaient mi-longs, un peu rebelles d'une couleur miel à la fois intense et douce. Son visage, constellé de tâches de rousseur, avait gardé la spontanéité de l'enfance. De ses yeux espiègles émanaient beaucoup d'intelligence et de force sereine. Depuis 26 ans, elle était sa femme. Jamais, elle ne l'avait vraiment désiré mais elle l'avait toujours aimé et admiré. Il lui avait beaucoup donné : une vie douce, confortable, équilibrée sans conflit et deux enfants, fille et garçon, maintenant adultes. Ils étaient à la fois par moment calmes et réfléchis comme lui et passionnés et bouillonnants comme elle.

Elle pensait à sa rencontre avec Bernard. Dès qu'elle l'avait vu pénétrer dans son bureau, elle avait été surprise par l'insolence de son regard noir, frivole et son attitude fière qui contrastait avec une démarche timide. Il s'était assise en face d'elle. Elle avait ressenti au plus profond d'elle-même un frisson intense, une attirance incontrôlable, insupportable qui lui avait donné sur le moment envie de fuir, de simuler un malaise pour mettre fin à ce face à face. Elle était restée, c'était son métier d'écouter, de conseiller les chercheurs d'emploi.
Il avait parlé, son trouble s'était accentué. Il avait présenté son parcours professionnel de cadre comptable et financier d'une façon aussi monotone que l'était cette vie noyée dans les chiffres lui qui rêvait de voir défiler, aux commandes d'une locomotive,  les collines vertes et montagnes aux cimes enneigées .
Alors qu'elle avait envie de lui dire de vivre sa passion, elle savait qu'à 45 ans , il ne pourrait plus réaliser ce rêve. C'est dans ces moment là qu'elle haïssait son métier qui la forçait à privilégier le réalisme à la passion et au rêve.

Ils avaient ensuite déjeuné plusieurs fois ensemble, apprenant à se connaître. Il lui racontait son enfance entourée d'affection, sa vise solitaire, monotone, rangée presque sans s'en rendre compte au rythme des jours, des semaines, des mois, des années : un demi-siècle bientôt.

Son visage s'éclairait parfois d'une lueur naïve quand il lui décrivait la montagne, le lac d'Annecy où venaient se refléter la chaîne des Aravis. Elle qui étouffait à la montagne, rêvait soudain étrangement de randonnées d'altitudes harassantes, de nuits à la belle étoile, blottie dans ses bras avec, pour ciel de lit, l'immensité scintillantante  où présidaient l'étoile polaire et la grande ourse que son père lui montrait il y a bien longtemps.

Pourquoi pensait-elle en cet instant à son père à la fois tant aimé et si haï ? tout en lui le lui rappelait, cette même fragilité mal acceptée qui le rendait si intensément fier, cette soif de l'idéal qui vous rend à jamais inadapté dans un monde qui ne laisse pas sa  place aux rêves, à l'illusion, à la faiblesse.

Elle avait accepté de dîne ravec lui un soir d'été à Paris. Pendant le repas au Bistrot Romain, elle lui avait raconté son enfance chaotique de petite fille rejetée par sa mère parce qu'elle ne serait jamais le fils qu'elle avait perdu et trop adulée et idéalisée par son père et sa grand-mère qui lui prédisaient un avenir brillant, digne d'une princesse de "Point de vue, images du Monde" ou d'une héroïne de Delhi. Elle s'était tue ensuite, l'avait observé, écouté, désiré.
Comme dan sun monde irréel, elle avait descendu à ses côtés les champs Elysées, s'imaginant aux bras d'un prince des mille et une nuits. Sur le Pont de la Concrde, ils s'étaient arrêtés pour contempler le jardin des Tuileries et le musée d'Orsay. Des bateaux mouche tous drapés de néons éclatants descendaient vers l'ïle de la Cité éclairant les méandres du grand ruban d'eau sombre. Ils emmenaient vers Notre-Dame le coeur de Paris des touristes ébaubis par la ville lumière. Pour elle, il ne pouvait exister d'endroit aussi simplement beau et chargé d'émotions pour concrétiser un amour naissant. Pourtant elle avait résisté au désir de l'étreindre et d el'embrasser, les restes d'une éducation attachée aux valeurs chrétiennes qui la forçaient à penser que c'était à l'homme que revenait cette initiative. Ils étaient rentrés, évitant même de se frôler de peur de s'abandonner à leur désir.

Pour prolonger cette soirée trop vite écourtée, le lundi au bureau, elle s'était enfermée demandant qu'on ne la dérange pas et avait visionné la cassette vidéo de la simulation d'entretien de recrutement qu'ils avaient préparé ensemble. elle avait trouvé son attitude forcée, maladroite à force de vouloir trop briller. Qui voulait-il séduire ainsi le recruteur qu'elle était censée représenter ou la femme qu'elle était ?

Quelques jours plus tard : un vendredi 13, ils avaient projeté d’aller au cinéma. Auparavant, ils dînèrent rapidement chez Mac Donald. Elle subit, dans ce lieu aussi froid et impersonnel qu’un commissariat de police, un véritable interrogatoire sur un ton péremptoire, où l’on joue son avenir sur quelques questions qui lui parurent sans intérêt. « Où est ton mari en ce moment ? Pourquoi te laisse-t’il partir sans te poser de questions ? Que lui as tu dit pour t’absenter ce soir ? Elle eut à ce moment précis envie de fuir. Au lieu de le faire, elle lui répondit. Ses réponses durent le satisfaire parce qu’à la sortie du fast food, il la blottit contre lui pour l’abriter d’une averse persistante sous son parapluie.


Pendant le film, ils se caressèrent timidement puis avec audace dans l’obscurité, sans se soucier du film de Clint Eastwood et des spectateurs assis auprès d’eux. Ils étaient sortis de la salle éperdus de désir contenu. Il pleuvait toujours. Dans sa voiture, sur la place du Marché Neuf à Saint-Germain en Laye, ils s’étaient embrassés avec une violence qui l’avait paralysée. Des larmes de bonheur lui montaient aux yeux. Jamais auparavant, elle n’avait ressenti un tel bouleversement sensuel. Sur la route qui les ramenait chez lui, ne pouvant plus attendre, ils s’étaient arrêtés pour s’étreindre et s’embrasser à nouveau. Don son studio, ils s’étaient effondrés sur la moque, dénudant et découvrant leur corps petit à petit.

Elle aimait la fermeté de ses muscles entretenus par un jogging hebdomadaire. Il la pénétra doucement, par légères saccades, puis plus brusquement jusqu’à l’assouvissement de son désir. Bien que son plaisir fut immense, elle n’eut pas d’orgasme. Jusqu’à présent, juste certains rêves homosexuels lui en avaient procurés d’éphémères et trop rares. A la fois un sentiment de bonheur intense mais aussi de frustration l’envahit.

Elle culpabilisait également d’avoir, pour la première fois en vingt-quatre années de mariage, trompé son mari qu’elle aimait tant  comme un père, un ami àqui l’on peut tout confier et à qui elle ne confiait rien de peur de le peiner avec ses sentiments si complexes et ambivalent reflétant un mal-être profond.

Sa liaison avec Bernard avait continué, devenant au fil des jours de plus en plus passionnée, rythmée au fil des ruptures et des réconciliations qui les soudaient de plus en plus l’un à l’autre.

Elle aimait sa violence sexuelle dominatrice qui l’annihilait, la soumettait à ses désirs irraisonnés. Elle la lui réclamait et le détestait de céder, sans résistance et contre sa nature douce et calme, à son besoin masochiste d’être domptée.

Elle haïssait son visage torturé par cet amour violent. Elle s’était interrogée souvent sur son plaisir qu’elle trouvait dans cette brutalité passionnelle. Son rejet de la masculinité et son attirance pour les femmes, pour leur charme et leur intelligence intuitive ne la poussaient-elle pas dans ses rapports à s’identifier à l’image de la femme soumise. Peut-être aussi, l’image de la violence alcoolique de son père envers sa mère que cette dernière répercutait parfois sur elle avait-elle gravement détérioré son rapport aux hommes.


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