Gardiens de lumière

Publié le 26 Octobre 2012

Pour répondre au défi de la dernière quinzaine d'octobre de Miletune sur un tableau d'Edward Hopper

 

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Extrait du journal de bord de Yves Le Goff / dernier gardien du phare  de fin de terre


Mon père était marin pêcheur. Par une nuit de tempête dans le rail d’Ouessant, il a sombré en mer avec son bateau. Jamais on ne l’a retrouvé. Aujourd’hui  encore chaque nuit de veille, il est la présent en moi, en dessous de moi dans ses flots que je domine et qui ne m’engloutiront pas comme lui. Il me parle, il est fier de ce que je fais aujourd’hui. Il comprend que je n’ai jamais pu être pêcheur comme lui-même  même si j’en rêvais quand j’étais petit. Je sais qu’il aurait aimé que je le sois.


Mais comme lui je vis au cœur de l’océan de longues journées et de longues nuits bien à l’abri en haut de ma tour de pierres et de verre, fouettée par les vents et sur laquelle se brisent les flots déchaînés.


Que la lumière fût, que la lumière ne s’éteigne jamais, c’est ma raison de vivre. Je suis gardien de lumière : éclairer la nuit des marins, leur redonner l’espoir au cœur de la nuit, les guider.  Je me sens à la fois puissant de donner la lumière de vie mais impuissant de vivre en ermite et de me complaire de cette vie monotone bien protégé des furies de l’océan. Je ne suis pas fier de moi mais pourtant j’aime cette vie solitaire dans la pénombre dans mon phare du bout du monde. Je rêve de voyages lointains, d’autres horizons.


J’aime cette vie solitaire dans mon phare du bout du monde,  je rêve de voyages lointains, d’autres horizons. Je pense à ma femme Jeanne et à mon fils Pierrick à terre que j’aime tant qui me manquent. Je me réjouis de les retrouver après quelques jours et nuits passées dans le phare.


Je pense aux marins qui ont lancé leurs chaluts et les remontent avec angoisse : la pêche sera-t-elle bonne, leur permettra-t-elle de faire vivre leur familles. Ils doivent demander souvent ce qu’ils font là dans ses flots en colère au cœur de la nuit pour juste gagner au mieux de quoi subsister « Oh combien de marins, combien de capitaines qui sont partis joyeux pour des courses lointaines dans ce morne horizon se sont évanouis ».  L’image de mon père est à jamais gravée en moi. J’en parle à mon fils souvent pour perpétuer le souvenir et qu’il soit fier de ses racines.

Je passe des nuits à écrire mes mémoires pour témoigner de la vie des gardiens de phare quand l’automatisation les aura tous fait disparaître.


La nuit cède le pas au jour petit à petit. Certains matins L’aurore enflamme le ciel et la mer. J’observe ces levers de soleil toujours avec une grande émotion même si ils marquent la fin de mon travail. Je vais pouvoir bientôt m’endormir content du travail accompli.

 

Demain sera un autre jour à bord de mon bateau phare, un jour très particulier, le dernier que je passerai sur ce phare après 35 ans de service.  Je serai à la retraite et je ne sais pas si je vais pouvoir vivre en dehors du phare, le quitter à jamais. Je conserverai à la fois la fierté et la peine d’avoir été le dernier gardien de ce phare qui sera maintenant automatisé. J’aurais tellement souhaité que Pierrick mon fils puisse transmettre la lumière dans ce phare.

 

Yves Le goff / Le 4 avril 1998

 

 

 

 

 

Blog de Pierrick le Goff  / le 21 octobre 2012

Aujourd’hui  c’est l’anniversaire de la mort de mon père qui a été le dernier gardien du phare de fin de terre. Il a pris sa retraite et il n’a pas été remplacé, le phare ayant été automatisé.


Quand j’étais gamin, je rêvais je souffrais de l’absence de mon père mais en même temps j'imaginais faire le même métier qui pour moi était le plus beau métier du monde : donner la lumière  et la garder au cœur de la nuit, donner l’espoir à ceux qui sont perdus au cœur de l’océan et en même temps profiter de la solitude pour rêver, écrire.

 

 Hélas avec l’automatisation des phares,  je ne pouvais plus être gardien comme papa. Je sais qu'il en rêvait et même si ce n’est pas de ma faute, je m’en veux de n’avoir pas pu lui donner ce plaisir avant sa mort.


Mon rêve d’enfant était brisé mais il fallait bien que je choisisse un métier pour vivre, pouvoir me marier avoir des enfants un métier qui me plairait. Je ne savais pas quoi faire.


J’aime le cinéma et  adolescent je suis allé voir  Cinéma Paradisio en 1988 et j’ai eu une révélation en voyant l’histoire d’Alfredo le projectionniste qui passe sa passion de son métier à Salvatore (toto).


Alfredo c’était papa dans son phare qui donnait la lumière dans l’obscurité de la nuit, qui donnait l’espoir d’une vie meilleure. Papa vivait dans la solitude de son phare comme Alfredo vivait dans la solitude de sa cabine de projection au-dessus de la vague des spectateurs. Il éclairait et enjolivait leur nuit.  Sa lanterne se transformait en projecteur, il n’avait qu'à veiller comme Alfredo que tout se passe bien et pendant ce temps , il pouvait bien sûr voir de nombreux films mais aussi rêver, écrire.

 

C’était un ermite, un solitaire papa et je suis comme lui. En sortant de la salle de cinéma après ce film j’avais trouvé mon métier « je serai projectionniste » et comme papa je serai le gardien de la lumière au cœur de l’obscurité,  je serai le faiseur de rêves et je pourrais, pendant les projections, continuer à rêver.

 

Aujourd’hui je suis projectionniste dans un multiplexe, j’aurais préféré l’être dans un cinéma d’art et essai mais je n’ai pas trouvé, ils sont de plus en plus rares.

 

Avant la projection,  je prépare mes bobines en assemblant les différentes parties du film que je reçois, je mets le projecteur en marche et je regarde le film tout en surveillant.

 

Parfois  le film peut se casser et il faut que j’intervienne très vite. Mais le plus souvent tout fonctionne bien et après avoir vu le film une fois, je peux rêver, écrire, prendre du recul dans le noir et l’obscurité et ma solitude sont propices à ma créativité.


Comme dit notre DRH, je ne travaille que vingt minutes toutes les deux heures. Tu vois papa je fais en fin de compte le même métier que toi et j’espère que tu t’en réjouis la haut.


Aujourd’hui je suis particulièrement ému à cause de l’anniversaire de ta mort mais aussi parce que j’ai appuyé sur la touche du clabier de l’ordinateur, le film est parti tout seul. C’est le dernier film que je projette.

 

Avec le numérique n’importe qui peut maintenant d’un poste de commande central commander la projection des films dans plusieurs salles et même à distance.  Je suis devenu inutile et on n’a pas attendu que je prenne ma retraite.

 

Je peux m’estimer heureux ma société ne m’a pas licencié, elle m’a proposé un poste dans le hall d’accueil du multiplexe.  Mon prochain travail va consister à vendre des billets, les contrôler à l’entrée des salles et même faire des pop-corn dont l’odeur m’écœure et les vendre. On m’a garanti qu'en contrepartie quand il y aurait des problèmes techniques avec le numérique qui  Bogue parfois mais de moins en moins, je serai en priorité appelé. J’ai accepté ce poste polyvalent, il faut bien que je vive et surtout que je fasse vivre ma femme et ma fille.  La DRH a semblé ravie de mon acceptation, beaucoup ont refusé et m’a dit comme pour me consoler, vous allez moins vous ennuyer maintenant. Je sais qu'elle voulait dire sans l'oser "vous allez enfin travailler".


Je suis courageux, J’ai le sens des responsabilités, imagines toi papa, après avoir vécu dans l’obscurité et la solitude, quelle agression de me retrouver soudain face aux clients nombreux excités, pressés, ce n’est pas pour moi le solitaire. Je suis comme toi victime du progrès technique.  Faute de pouvoir de nouveau donner et garder la lumière, je vais conserver bien au fond de mon cœur cette lumière que tu as gardée et que tu m’as transmise. Tu seras toujours mon phare papa.  Il ne s’éteindra jamais car je le transmettrai à Anne ta petite fille pour qu’elle garde toujours ta lumière au fond de son cœur même au milieu des tempêtes de sa vie.

 

Eglantine / Octobre 2012

Rédigé par eglantine

Publié dans #Nouvelles

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gardien 24/02/2014 13:59

Ces hommes avaient beaucoup de courage et un mental d'acier pour rester aussi longtemps coupés du monde sur un rocher au beau milieu de la mer! Un beau métier malheureusement disparu...

Louis-Paul 02/11/2012 22:16


Je ne m'en lasse pas de voir de blogue en blogue toute cette inspiration liée à Hopper!


Bises Martine.

enriqueta 02/11/2012 11:57


C'est une magnifique histoire, très émouvante et symbolique. J'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup, que dis-je...j'adore! Bravo! Bravo! Bravo!

Marie Bland 01/11/2012 11:16


J'ai découvert Hopper il y a trois semaines exactement, moi qui n'ai jamais été attirée par la peinture, je suis restée sous le charme...


Bon week end Martine

tiot 31/10/2012 06:50


salut


on se demande parfois à quoi sert la technologie


on se crée des besoins qui ne servent pas


bonne journée

le-blog-de-mcbalson-palys 31/10/2012 04:07


Beaucoup de nostalgie dans ces beaux textes - cela me donne de l'émotion ......J'adore la Bretagne (je suis franc-comtoise), nous avons passé nos vacances pendant une quinzaine d'années
dans le Finistère. Doux mercredi - Pensées. Marie

Gérard Méry 30/10/2012 21:48


J'espère que tu as regardé l'émission sur Arte consacrée à Hopper ...géniale 

Hopper Grand Palais 30/10/2012 11:33


Merci pour ce très touchant texte, j'en suis toute émue

Cendrine 30/10/2012 11:06


Ma chère Eglantine,


Je viens de passer un formidable moment à lire ton texte, très beau travail et pas seulement. Il y a de l'émotion de bout en bout, dans le thème de la filiation, dans les destins croisés du père
et du fils, dans le lien entre l'homme et les éléments. Chaque personnage se tient à la croisée des chemins, à ce moment fatidique où quelque chose va disparaître hormis dans le coeur de celui
qui l'a porté.


L'effet miroir entre le phare et le "vrai" cinéma est une très belle idée. Tu peux être fière de toi. C'est captivant de bout en bout.


J'ai toujours été fascinée par les phares, par leur mythologie et par les hommes qui les ont gardés, vigies dans la tempête, amers sur les flots déchaînés, observatoires privilégiés des couleurs
du ciel et de la mer. C'est comme un grand film qui se déroule.


Merci et bravo pour cette symphonie d'écriture, poignante et remarquable.


Je pense bien à toi, gros bisous et excellente journée


Cendrine


P.S: Je me sens un peu mieux même si c'est encore difficile. Je me fais plaisir en écrivant depuis plusieurs jours sur les traditions d'Halloween, la Samain des Celtes, si méconnue et galvaudée.
Ma fête préférée, celle où je renais... C'est un immense travail mais si j'arrive à mieux faire connaître les aspects formidables et indispensables car initiatiques de cette fête, j'en serais
contente. Il y a tant d'idées fausses à son sujet.


Concernant la boîte de nuit, je demeure en quête de renseignements concernant son devenir. C'est sympathique cette grosse tête de totem.



monica et la mer 30/10/2012 08:11


j adore les phares et les histoires de gardiens d ephares


 j ai connu des familles de gardiens de phare


 une vie spéciale , dédiée à la mer  et qui laisse des traces


 bonne journée pour toi


 kénavo

La Guyanaise 29/10/2012 17:22


une page très émouvante que celle-ci!


quand je vois les phares....je pense à ceux qui les faisaient fonctionner!


nostalgie.....et progrès?


je suis rentrée hier de Guadeloupe...


bisous du lundi.

C.Kiminou 29/10/2012 11:00


Bonjour Eglantine,


J'avais hâte de voir ce que Hopper allait t'inspirer puisque tu nous l'annonçais dernièrement. Je trouve fantatisque que tu te mettes dans la peau d'un père et d'un fils, leurs espoirs, leurs
attentes et les rendez-vous manqués. C'est très beau. J'espère avoir bien  compris


Merci d'avoir placer la référence à cinéma paradisio que j'ai beaucoup beaucoup aimé, Philippe Noiret savait émouvoir même dans ses silences.


Bonne semaine


CaroLINE

leblogdhenri.over-blog.com 29/10/2012 09:43


Bonjour Eglntine,


Ces deux textes sont  pleins de nostalgie et d'émotion. la vie des phares est une histoire toujours passionante. Bravo. Bises amicales.


Henri.

michel003 29/10/2012 08:06


bonjour martine   j'espere que tu va bien   merci pour ta fidélité et pour tes jolie articles  ce matin je passe chez toi aprés un trés mauvais week-end  forte pluie et fort
vent sur nice pour te souhaite une trés bonne et belle journée a bientôt bises amicales michel003

patriarch 29/10/2012 07:11


Bel hommage à son père... Comme beaucoup d'entre nous, il a aimé son métier!


 


Belle journée avec bises

dgi:0050:dgi:0040: 28/10/2012 22:26


un corps de métier disparu mais tellement dur
certains de ces gardiens en sont toujours nostalgiques de ces pierres entourées de mer déchainées , mais ainsi va la vie et le temps et pour les conditions de vie,
bravo et toujours respect pour votre dévouement

cronin 28/10/2012 17:59


Bonsoir Eglantine,


C'est magnifique, ces souvenirs... j'aime les phares dont la lumière guide les hommes, au coeur de la tempête et dans son accalmie, tout comme l'
Etre Humain, se doit d'être une flamme, une lanterne sur le coeur, qui se doit de toujours briller, pour ce monde d'avenir... Etre veilleur, et ne jamais laisser s'éteindre la lumière, gardiens
de lumière, à la face du temps. Merci Eglantine, belle soirée de dimanche. Ma rose d'amitié. Corinne (Cronin).

Arielle 28/10/2012 14:30


Magnifique descendance qui retransmet...


passe un bon dimanche


arielle

Arielle 28/10/2012 14:29


magnifique descendance qui retransmet...


passe un bon dimanche


arielle

tiot 27/10/2012 23:00


salut


c'était pas évident la vie de gardien de phare


Il avait le temps d'écrire


bonne journée du dimanche

Sonya972 27/10/2012 21:02


c'est une chose terrible que de perdre son père en mer


très difficile de vivre cela


ces gens restent avec leurs souvenirs


c'est un métier à grands risques


merci pour ce post empreint d'émotions


je suis toute émue


je te fais de gros bisous 


bon weekend à toi


•-~·*'Ś Ő Ń Ŷ Á'*·~-• 

Vespcondove 27/10/2012 17:49


Bonjour 


J'espère que tu vas bien, désolé de ne pas passer souvent mais je n'ai pas trop la possibilité, donc je suis bien moi ... un qui court mais qui ne se retrappe jamais 


Gros bisous et bonne soirée

Bonheur du Jour 27/10/2012 17:21


C'est vraiment beau ce texte. Les gardiens de phare sont des gens courageux, je trouve.

Simone L.V. 27/10/2012 13:53


Nostalgique, émouvant et, oh combien vrai! Oui le progrès n'a pas que des bienfaits;Il tue l'âme et la mémoire familiale à mesure que nous appuyons, machinaux, sur tous les boutons de la
modernité!!! Peut-être est-ce pour cela, inconsciemment, que j'ai 'craqué' lorsque ma petite fille m'a demandé de lui acheter un stylo-plume ... j'ai pris un tel plaisir à lui raconter mes
encrier et à l'intier à l'art un peu délicat de maniement de la plume! Merci de nous rappeler, à travers ces deux textes si touchant qu'il y a toujours une possibilité de faire vivre et revivre
la lumière de nos vies! Bisous et bon dimanche; Simone

:0091: :0010: :0085: 27/10/2012 12:12


et SylvainTesson disait


Longtemps, j'ai cru que les phares appelaient à l'aide.

jill bill 27/10/2012 11:23


Lu sur Mil et Une... Un très beau texte ! Le bon W-E de la part de jill

Quichottine 27/10/2012 09:32


L'automatisation a supprimé des emplois... hélas !


Mais on dit que c'est mieux... je ne sais pas.


En tout cas, j'aime ce billet qui fait revivre deux d'entre eux.


Que fera Anne plus tard ?


J'espère qu'elle gardera au cœur cette envie de lumière.


 


Merci pour cette belle page, Églantine. Elle m'a beaucoup émue.


Passe une douce journée.

lylytop 27/10/2012 08:01


gardien de phare un métier de solitude


bonne journée et a bientôt


lylyl

armide+Pistol 27/10/2012 07:16


J'ai été très touchée par la continuité et l'alchimie pluri générationnelle des protagonistes.

Solange 27/10/2012 03:02


Très intéressant à lire ce texte, tu as sue lui donner un belle suite.

M'annette 26/10/2012 22:38


très beau récit à 4 mains; les rêves et les réalités de la vie, les symboles, c'est très sensible...


Il faudra que j'aille à Ouessant; ce n'est pas si loin de chez moi..


Bises