brigitte lecuyer

Publié le 13 Mars 2010

Au matin, la mer, sale, étale s’étalait partout, à perte de vue, de vie, de mort. Elle avait repris ses droits, ses terres, anéanti ces stupides dunes qu’ils appelaient digue, digue digue dondaine, elle avait  la haine chevillée au port !

 

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Partout ils s’activaient, leurs camions allaient de long en large en son large, des lucioles folles vrombissaient au dessus de ses vagues, elle n’avait pas de vague à l’âme, juste une immense, intense, une infinie colère contre ses rampants vers de terre qui écumaient ses côtes et vidaient ses fonds de ses habitants.


Hier encore, Magali était venue la voir, la contempler disait-elle. C’est pour cette raison  qu’elle avait choisi de s’installer ici pour y finir ses jours avec Henri. Mais Henri n’avait pas su attendre, il était déjà parti, un accident vasculaire cérébral l’avait emporté, et chaque matin Magali s’en souvenait avec douleur en regardant l’oreiller vide à son côté. Sa photo trônait près du téléphone qui ne sonnait plus guère. Les enfants ne venaient l’envahir qu’aux grandes vacances, ils jugeaient que c’était trop loin pour eux, depuis Strasbourg.

Elle, elle aimait tant la mer qu’elle venait la saluer chaque jour, même au pire de  ses démences, elle s’habillait juste en conséquence. Et puis le médecin lui avait prescrit de marcher pour se vider la tête. Comme si son cerveau ne marchait pas en même temps que ses jambes usées. Alors, elle allait alerte saluer cette compagne facétieuse qui savait aussi lui offrir tant de douceurs. Elle versait quelques larmes devant un lever de soleil plus somptueux que la veille. Elle se saoulait de vent, de sable et d’iode.

Mais ce matin gris, la météo avait ordonné de ne pas sortir, et c’est la mort dans l’âme qu’elle avait vidé le jardin des tous ces accessoires, sauf la balançoire qui était arrimée à des plots de béton, et qui était sensée ne pas s’envoler. Elle avait bouclé les volets, mis en lieu sur ses jardinières, enlevé les pinces à linge et même le fil de nylon qui risquait de se briser net. Elle était prête.


La maison commençait déjà à tanguer dangereusement, les murs à danser, à craquer, les tuiles à émettre des sons sinistres et inquiétants. Elle avait tenté de couvrir ces bruits intenables, et plus le soir s’enlisait, et plus elle se disait que la nuit serait terrible, mais que ça passerait, comme le reste.  Elle avait éteint la télévision dont le programme était toujours aussi affligeant. Elle avait mis Mozart à fonds et même Mozart ce géant, ne s’en sortait pas indemne, contre les rugissements affolants du vent. Tant de vacarme, elle n’avait pas peur au sens propre du terme, elle était juste inquiète des dégâts, de gérer seule les conséquences, elle se demandait si les assurances….. Sa pension était si modeste, elle ne voulait rien demander aux enfants.


Bon et puis, elle n’en était pas à sa première tempête,  et même si rien ne serait à nouveau pareil, si Henri n’était plus là pour l’étouffer entre ses bras, pour calmer ses angoisses, quand la peur s’accrochait et ne voulait pas céder la place,  elle savait qu’elle n’allait pas pouvoir s’endormir si sereine.

Alors, lasse de trembler et de se retourner entre ses couvertures,  elle s’était résolue à oublier, deux somnifères avaient suffi. Elle s’était dit qu’elle se réveillerait, la tête un peu lourde peut être, la bouche un peu pâteuse aussi, mais que tout, tout serait bel et bien fini à l’aube, que le ciel serait de nouveau bleu, la mer calmée et les vagues assagies.      


La mer ne l’avait pas entendu de cette oreille, elle était venue jusqu’à elle, la mer l’avait cueillie dans son lit, et elle Magali, n’avait eu le temps de se rendre compte de rien, son oreiller inondé de larmes trop salées, l’avait étouffée et fait disparaître dans le néant.


Elle voulait juste vivre ses derniers beaux jours près de ses flancs blancs, y mourir aussi sans doute, un jour, mais pas comme ça, non, pas comme ça !

 

                                                                            Brigitte Lécuyer  

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Publié le 4 Février 2010

Cher amis,

Je vous ai raconté ma vie professionnelle mais je n'ai pas terminé de vous la conter. Il se trouve que je suis entrain d'en jouer le dernier acte et je ne sais pas quelle sera l'issue de ce dernier assaut. Pour des raisons que vous comprendrez je ne peux continuer pour le moment. Patientez encore un peu. En attendant , car cela peut durer encore quelques semaines, quelques mois,  je suis entrain d'écrire mon histoire personnelle. Ce n'est pas facile, c'est parfois douloureux mais je suis certaine que cette expression me permettra de guérir de mon enfance mais en guérit-on un jour ?

En attendant, un court poème ci-dessous de mon amie Brigitte  Lécuyer en complément à mon  "jeu de main" . Il vaut mieux donner la main que jouer avec ses mains :


Donner la main

 

Donner la main aux petits

Pour traverser les rues de la vie

Donner la main à l’ami

Pour voir sa peine amoindrie

Donner la main à ses parents

Quand l’âge venant, ils s’oublient !

Donner la main à un mourant

Pour pénétrer la longue nuit !


Brigitte Lécuyer 










Photo flick'r mise à disposition par OB

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Rédigé par eglantine

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Publié le 11 Janvier 2010

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Plus loin que la Norvège

 

De ses placards bien rangés

Notre mère l’a extirpé

Pour me l’offrir     

Qu’il n’aille pas réchauffer

D’autres corps étrangers.

Depuis il n’a pas bougé, 

Ses mailles si serrées

Ne laissent rien passer,

Ni vent, ni neige

Ce bon pull de Norvège !

  

Quelques larmes ont coulé  

Le long de nos joues froissées

De toi, longtemps on a parlé  

De tes ivresses, de tes folies

Les miennes me paraissent si sages

À côté

Je les déloge pourtant

Pour les confier aux pages

D’un futur roman

Tous ces instants

Glanés du passé.

 

En ce matin clair de janvier

L’air est figé,

Mes larmes aussi

J’ai enfilé ton beau pull gris

Souvenir

D’une escale en Norvège

Il peut neiger

Avec lui, je suis sereine

Seule mon âme s’étonne 

Que tu ne sois plus dedans

A narrer tes exploits,

À rire aux éclats

Toi, tu n’as plus chaud ni froid

Au cœur et aux pieds

Tu es parti là-bas

D’où on ne revient pas

Vers des ailleurs givrés.

Plus loin que la Norvège

 
Brigitte Lécuyer


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Rédigé par eglantine

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Publié le 19 Décembre 2009

 

Il y a quelques années, j’ai pondu ce papier, j’ai même commis une bourde en voulant faire drôle, je l’avais envoyé à une vague connaissance, laquelle venait de perdre sa mère, ce que j’ignorais. Elle a cru que je me moquais d’elle, enfin elle m’a carrément prise pour une demeurée et depuis me regarde de travers.


Aujourd’hui, je dirai que ce texte est de circonstance et bien de saison, à défaut d’être de bon gout, mais j’assume. Au vu de la conjoncture actuelle, la pandémie et tout le tintouin qu’on nous assène à longueur d’informations, je me suis posé la question, devais-je encore partager ces mots avec vous ? Mais puisque l’humour n’a jamais tué personne, lui,  et qu’il nous aide à vivre mieux et vieux, je ne résiste plus, je vous le livre en l’état, ponctué d’une virgule ou deux supplémentaires, voici :

 

On m’a toujours dit qu’il était déconseillé d’offrir des mouchoirs : que ça risquerait de faire pleurer celui qui les recevait ? Comme je n’ai pas l’âme d’un bourreau, je m’abstiens donc d’un tel cadeau.  Sachez seulement que le mot bourreau n’existe pas au féminin, j’ai cherché dans mon dico, je n’ai trouvé que bourrelet, derrière bourreau, lequel bizarrement est du genre masculin. A vrai dire, je pourrai juste être bourrelée de remord d’oser écrire pareille ineptie…mais je pense seulement vous faire pleurer …de rire.

En attendant revenons à nos moutons, si l’homme ne pleure, pas, il se mouche, et ça passe rarement inaperçu. Entendez-vous dans nos campagnes…mugir ces féroces soldats...et bien ils se mouchent !

   

Je dois vous avouer, que je ne me mouche guère. Ou alors juste une petite fois sous ma douche, histoire de ramoner un peu les conduits et de laisser l’oxygène pénétrer les tréfonds de mes poumons. Evidemment sauf, quand j’ai attrapé un rhube de cerveau. Là il me faut la boite de kleenex, les boites devrai-je dire, et à portée de mains s’il vous plait. Je pleure, inonde vêtements, oreillers, draps, me liquéfie en éternuements exténuants. Je me noie dans un océan de larmes, et  tandis que mes pauvres mirettes brûlent de milles piques acérées mon nez enfle se gonfle comme une montgolfière prête à décoller. Le voilà qui crie, supplie que cesse enfin cette affaire là.  Il voudrait retrouver sa taille d’avant, se faire discret si possible, enfin plus discret qu’un nez au milieu de la figure. Il rêve de dégouliner en paix sous des cieux toujours bleus. Mais il faut se rendre à l’évidence, il a l’air d’un lumignon et pourrait servir de phare par gros temps aux naufragés d’hiver.


Si l’envie me prenait de regarder la tête dans mon miroir, mon beau miroir, je ne verrai qu’une chose bouffie, navrante à pleurer et là, oui vraiment, je serai tentée de m’en aller quérir cet accessoire qu’on appelle communément mouchoir et qu’utilise l’homme, du moins le mien.    


Car si je peux dans des cas rares, y voir certains avantages, nettoyer mes lunettes par exemple, je n’aime que les kleenex et aucun mouchoir indigne de ce nom ne viendra jamais squatter mes tiroirs à moi. Je n’apprécie que les kleenex, même si ce n’est pas écolo, je les aime à la chlorophylle, à la menthe fraîche, celle qui dégage les voies aériennes supérieures comme on dit  en himalayen, j’aime les duveteux, les extra-doux, les minis, les paquets de dix, les Pocket, les boites carrées, les rectangulaires, les pyramidales, (si si, ça existe) les en couleurs, ceux qui vous feraient pleurer de bonheur rien qu’à les voir et les humer.


Je vis dans mon siècle, j’aime pouvoir utiliser cette astucieuse invention et je bénis celui qui a pensé à nous les femmes et à nos appendices délicats. L’inventeur de cette feuille, petite, douce, fragile, qui sait si bien recueillir nos chagrins, essuyer les débordements de rimmel et tarir nos larmes de rire.

  Le rituel débute le matin lorsque j’en suis à déjeuner et que je profite de la cuisine pour savourer mon thé. L’homme débarque hirsute engoncé dans sa robe de chambre courtelle lie de vin. Il dépose un chaste baiser sur mes lèvres à la confiture, et là soudainement il est pris d’une envie irrépressible : il sort de sa poche l’accessoire, déplie ce carré à carreaux qu’utilisait déjà son grand-père, un truc monstrueux qui pourrait servir de nappe pour un pique-nique dominical, c’est dire !


 Entre deux bouchées de biscottes, j’essaie de le persuader d’aller voir ailleurs si j’y suis, mais n’ayant pas encore l’esprit affûté, j’objecte trop mollement. Parfois, l’homme daigne se déplacer dans la pièce à coté, et là dans d’augustes élans, il souffle, s’époumone tel un phoque sur sa banquise pour tenter d’extirper miasmes, microbes et crobes entiers qui s’obstineraient à adhèrer aux parois de son valeureux tarin.   


Le bruit alors est tel qu’il fait sursauter mes minettes, lesquelles s’imaginent  un tremblement de terre et détalent horrifiées. Le bruit s’enfle et couvre les infos…. et voilà que je rate la météo. Ce ne sont que « trompettages » sonores (ne cherchez pas dans le dico) et tonitruants, concerto ou tard, allant du fa dièse au sol mineur, et quand ce n’est pas suffisant, que la mission n’est pas correctement remplie, l’homo erectus risque un doigt, mais rarement deux. Et c’est dans cette tenue ô combien virile, qu’il part en expédition à l’assaut de ses conduits intimes.  Il triture, malaxe, fouille au pif, jusqu’à en extraire ce qui doit l’être absolument.

Et quand c’en fini tout ce ramdam à réveiller les morts, il faut, mais le faut-il vraiment, il contemple, s’extasie du résultat de cette savante tirebouchonnade (mot crée pour la circonstance) sauf que je n’ai plus de mots pour décrire l’indicible.

Pauvre de moi consternée, j’évite de regarder dans sa direction, je pense à d’autres choses, aux malheurs de Sophie, de Régine ou de Florence, mes amies bien aimées, au temps qu’il fait dehors ou qu’il fera, à ce que je vais bien pouvoir écrire a l’atelier d’écriture, enfin à n’importe quoi….mais pas à ça. Alors, las, à bout de souffle, le voilà qui considère, quoi au juste dans la lumière,  je vous le demande !


Regardez bien comment ils font. Vous verrez que je n’exagère en rien, que je n’invente pas, que ce n’est pas une spécialité incongrue du mien, qu’il n’est pas un homme des bois ou si peu, mais un être apparemment civilisé, un homme, seulement un homme.


Alors, satisfait de lui, soulagé, les muqueuses en jachère et le front conquérant, il remettra l’objet du délit, en boule au fond d’une poche. Plus tard, dans la journée, alors qu’il sera habillé de frais et rasé, il enfournera un  spécimen à carreaux propre, lequel ira rejoindre le couteau suisse, la clé USB, ainsi qu’une vieille note de frais et des piécettes joyeuses et….. L’homme vaquera à ses occupations. Il ira vivre sa vie d’homme. Comme chaque matin, il s’en ira au hasard des carrefours, tripatouiller le ventre d’armoires électriques, lesquelles régissent nos feux de signalisation.   

  Le soir venu, il se dépouillera de ses oripeaux. Il enfilera une tenue adéquate,  genre jogging mou qui n’a jamais vu la campagne qu’en catalogue, et il ira jeter ses frusques dans le panier à linge sale.  S’il y pense.      

  Et viendra le jour du lavage !  On sait par expérience, enfin on se doute  que les poches de monsieur sont rarement vides.  Alors on retourne, on enlève tout ce qu’on voit, et on devine qu’on va se retrouver nez à nez avec ce truc immonde  et là……bon, j’ai pitié de vous, pauvre lecteur, je vous épargne la suite…je m’en voudrais de perturber votre digestion.

Parfois, c’est le gros lot, on touche deux mouchoirs pour le prix d’un, un dans chaque poche, faudrait pas qu’il tombe en rade, le gars. On peut aussi en récupérer dans les vestes, anorak, coupe-vent et certains vont même jusqu’à se planquer sous les oreillers. Vous imaginez, une panne, manquerait plus qu’il vous pique vos chers kleenex, ou qu’il se mouche ailleurs…que dans des choses prévues à cet effet.     


 Mais il y a pire, le pire, c’est de retrouver ladite chose tirebouchonnée, lavée avec le pantalon, ladite chose compacte, qu’on doit déployer et forcément relaver dans une lessive à part, ladite chose qui, sans tambour ni trompette, aura frayé avec la clé USB et la note de frais illisible à jamais. Si la clé USB par miracle, en réchappe, la note de frais, elle ne sera plus si fraiche. Elle aura fait exprès de se dépiauter rien que pour vous embêter. Elle se sera dissoute en bouloches adhérentes, ne voulant plus lâcher ce gentil pantalon de velours (que vous avez oublié de laver à l’envers) ou ce polo foncé d’une marque crocodilienne que dans un  élan de grande générosité, vous lui aviez offert à Noël. 

Dire qu’il faut supporter ça sans moufeter, ça et bien d’autres trucs  peu ragoûtants des hommes, nos chers hommes à nous.  

A nous, plus tard, les montagnes russes de repassage. On adore tellement ça, repasser ses mouchoirs, que c’est la première chose qu’on donne à repasser à notre fille quand la mignonnette qui ne sait pas encore ce que c’est que d’être une ménagère modèle, manifeste le désir enfantin de vous aider ! Après ça se complique, elle n’y tient pas plus que ça en grandissant, même qu’elle serait plutôt du genre à vous rapporter son linge pour étoffer la pile. Alors même indisposée, dégoûtée, on fait son devoir, on les dispose en tas net, au carré avec les serviettes et les torchons qui eux en ont déjà vu des vertes et des pas mûres.  Tout ce petit monde rentrera sans faire d’histoire, dans l’armoire normande, prêt à servir et à resservir.  

 
Mais bon, faut bien avouer que ça peut être utile parfois. Imaginez que vous ayez un gros, très gros chagrin, il vous en tendrait un de ces fameux mouchoirs que vous avez dédaignés et voués aux pires gémonies,  juste pour vous consoler, essuyer vos mirettes, un tout propre évidemment, un qui fleurerait bon la Soupline senteur des prés et le repassage du lundi !   

Et quand c’est offert de si bon cœur, ça ne se refuse pas, un mouchoir !                                                          

 

                                                       Brigitte Lécuyer




























 Or cette invention, o combien indispensable à tout nez sensé, il se trouve que nombre d’hommes  rechignent  à l’utiliser, à commencer par le mien.  

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Rédigé par eglantine

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Publié le 10 Décembre 2009

Voyage de Brigite Lécuyer

 

 

 

 

 

Une forêt de bouleaux entrecoupée de pins,

Des fougères roussies qui balisent un terrain,       

Un clocher, des maisons regroupées

Un village éteint,

Les croix d’un cimetière

Émergent au lointain

Des champs noirs et d’autres,

Couleur de sang séché

J’imagine

La glaise qui colle aux pieds,

Le ciel bas, cotonneux

Et la pluie de janvier.

Des gouttes sales giflent l’acier trempé,   

Plus loin, sentinelles efflanquées   

Des troncs nus que des lierres étranglent

Qui s’en soucie, pas nous

Du gui pour s’embrasser dessous

Des rigoles, des talus,  

Des chemins sinueux qui vont là,

Où personne n’ira plus.

Des bœufs ventrus et sages 

Eparpillés comme des nuages

La terre écartelée,

Prête à tous les outrages.

Des clôtures mitées,

Des ajoncs bistre,

Une mare sans nénuphar

Les ruines d’un chateau sinistre,

Des portails fermés à trouble tour,

Des chevaux doux et roux,

Un reliquat de neige

Sur une pente à rides

Comme un trait noir

Un train qui semble vouloir

Faire la course avec nous,

Une buse fichée sur un poteau

Des congères

Des bosquets, des fourrés

Des moutons pales qui bêlent

Des boudins de plastique noir

Où la paille sommeille

Des fermes, des fumées blanches

Une éolienne      

Des toits aux tuiles vermeilles,

L’ardoise qui ruisselle,

Des étangs où des truites frissonnent  

Une fourgonnette oubliée sur un parking.

Le carreau me sépare de tout,

D’une nature hostile,

Du froid,  des courants d’air,

De l’hiver, de toi

Ici, de couloirs en couloirs,

On tangue, on déménage

On traine des bagages,

De page en page

Mes mots surnagent  

S’obstinent et mon stylo déraille   

Dehors tout est saisi d’effroi

La lumière des toilettes clignote

La porte de verre clique 

S’ouvre, se ferme comme une claque

Les uns après les autres, ils défilent

Les vessies s’oublient

Sur des rails transis     

Le TGV s’en fout de sa foule indocile

Il roule à toute berzingue

Encore deux heures à ce train-là,

Et j’arrive…

Tu seras là !

 

Brigitte Lécuyer

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Rédigé par eglantine

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Publié le 7 Novembre 2009

Aujourd'hui un texte de Brigitte Lécuyer et je sais que vous l'appréciez :

Le bal du comte d’Orgel

    Texte de Brigitte Lécuyer  

 

Le livre était tombé de l’étagère que j’avais entrepris de ranger et de dépoussiérer, bien que la poussière et moi, cohabitions sans problème. C’était un  livre de poche à la tranche bleuâtre, au titre archi connu mais j’avais beau fouiller ma mémoire,  je ne me souvenais pas de l’histoire. Je parcourus les premières lignes et je fus aussitôt certaine d’une chose : je ne l’avais jamais lu.

Le temps était passé et le livre datait. Je me lançais dans l’aventure du Bal du comte d’Orgel  comme on s’efforce de lire un classique pour parfaire sa culture, enfin pour ne pas avoir l’air idiot en société.

 

 


 

Je rentrais sur la pointe des pieds dans l’histoire, dont la préface de Jean Cocteau m’impressionnait déjà. J’appréciais peu au début, le style décalé un poil précieux, les tournures surannées de grammaire et l’évocation d’un monde un tantinet mondain, si lointain du notre. Mais je continuais ma lecture, me laissant aller à croire à cette histoire d’amour comme on en fait plus, chaste et courtoise,  aux sentiments francs et de digne amitié devait m’apporter quelque chose. J’allais de découverte en découverte, m’imprégnais de l’ambiance si particulière, et ça me faisait presque autant plaisir que de retrouver un billet de vingt euros dans la poche d’un vêtement d’hiver. 


Peu à peu, je me prenais au jeu, me sentant moi aussi hors du temps, pensant à cette étoile filante de la littérature, ce prodige, qui d’après Cocteau était un garçon petit, pâle et myope, aux cheveux toujours mal taillés. Un très jeune homme avait conçu cette improbable histoire, et puis, il avait disparu, sans avoir pu remanier son œuvre. Il ne savait pas, ne pouvait pas savoir qu’elle lui survivrait éternellement, et qu’il resterait à jamais ce « monsieur Bébé » comme le surnommait alors ses amis.     

Je refermais l’ouvrage avec un brin de nostalgie, sans bien savoir pourquoi.  Il me laissait un sentiment bizarre d’une histoire pas vraiment finie.

Je le posais en évidence sur une pile de livres à rendre à la bibliothèque et n’y pensais plus. Une amie passa me voir et après avoir bavardé comme il se doit entre amies, elle me demanda en partant si j’avais un livre à lui  prêter. Je fouillais des yeux ma collection et lui demandais si par hasard, elle connaissait celui-là « le bal du comte d’Orgel ». J’ouvris le livre, pour voir si mon nom y était inscrit car, je préfère qu’il le soit pour le prêter.  J’y trouvais juste entre la première page et la deuxième page, le nom de celui qui me l’avait prêté un jour : J.P …… accompagnait cette date 15.10.1968.

 

Dieu comme c’était loin tout ça. Néanmoins je revis immédiatement de qui il s’agissait, c’était aussi frais dans ma tête que si ces événements avaient eu lieu l’avant- veille.

  Jean Pierre .... était tout le contraire de Raymond Radiguet. Il était mince et grand, blond doré, les cheveux fins et déjà clairsemés sur le sommet du crâne. Ses yeux d’un bleu azur, étaient vifs et intelligents derrière de petites lunettes d’intellectuel. j’aimais moins sa bouche, aux lèvres trop minces. A ses traits physiques correspondait un caractère heureux et des manières policées.

Je l’avais trouvé sur le bord d’une route, enfin c’est lui qui m’avait trouvée    loin de chez moi, où inconsciemment comme on peut l’être à dix-neuf ans, je faisais du stop de retour d’Espagne afin de réintégrer la capitale. À cause de mésentente confirmée et de sales coups en traître, j’avais dû abandonner l’ex-amie avec laquelle j’étais partie confiante et guillerette, et qui elle, possédait un véhicule avec lequel nous étions sensées revenir.

Avec ce qu’il me restait en poche, je pouvais à peine atteindre  Vierzon, mais ça n’aurait pas suffi  et comme, je devais être au bureau dans les trois jours, je n’avais eu d’autre solution que le stop,  moyen éprouvé et éprouvant que j’avais  maintes fois expérimenté, mais toujours à plusieurs. Cette solution fortement déconseillée par tout parent digne de ce nom était hélas périlleuse pour toute fille, fut-elle la plus tordue et la plus déglinguée des filles.  Sauf qu’à cette époque, je n’avais aucun parent qui se souciât de mon devenir, je pouvais donc errer en totale liberté après avoir vécu dix longues années enfermée dans un pensionnat de bonnes sœurs.  

Maintenant que j’avais commencé, il fallait en finir, et rentrer coûte que coûte.  Le dernier véhicule m’avait déposée là, moi et mon barda et j’étais encore toute chamboulée en pensant aux dangers auxquels je venais d’échapper par miracle.

J’espérais benoîtement que mon périple finirait mieux qu’il n’avait  commencé. Le précédant chauffeur avec lequel j’avais traversé l’étendue infinie des Landes, n’avait discouru durant tout le voyage que de la libération des femmes qu’il approuvait hautement,  me questionnant sans cesse. Il voulait tout savoir et rien payer, savoir si j’étais pour ou contre la pilule, ce que faisaient mes parents, mes opinions sur l’avortement, si j’avais un petit copain. Pendant deux longues heures, j’avais eu droit à un laïus décousu, des propos ambigus, des coups d’œil torves et des regards lancinants vers mes seins. Je serrais les fesses, ne répondais que par monosyllabes. Sa voiture se traînait et le sale type qui devait avoir dans les trente ans sonnés, arborait une alliance reluisante et une barbe dure d’au moins quatre jours. Parfois, il faisait mine de ralentir, me lorgnant de biais pour voir ma réaction,  puis il repartait à vingt à l’heure et je tremblais qu’il ne s’arrêtât, lui et sa bagnole pourrie au beau milieu de cette forêt de malheur. Après des kilomètres de sapins sans fin et peu ou pas d’habitations, j’étais au bord de l’implosion, prête à ruer dans les brancards, à cogner de mes petits points cet apprenti satyre, pour sauver mon honneur. Je savais bien que ma cavalcade solitaire m’exposait à ce genre d’aventure, mais je ne provoquais pas. J’avais mis des habits corrects, du moins les moins affriolants possibles.   Je portais pantalon et chemisier boutonné jusqu’au col, malgré la chaleur. J’étais  décidée à lui tenir tête, à lancer vers le ciel mon contralto éraillé. Hélas, je ne pratiquais aucun art martial qui put faire sensation, juste du ping-pong dans un club du treizième arrondissement et si j’étais rapide à la course à pieds, je ne l’étais pas assez pour échapper à ce gougnafier déterminé aux pulsions bestiales. Après m’avoir abreuvé de propos vaseux, je sentais bien que l’animal s’impatientait. Il posa alors sa grosse patte velue sur ma cuisse. Prestement j’enlevais la main qui semblait lui manquer pour tenir son volant, et je fis mine d’ouvrir la portière en roulant. Alors seulement, il soupira, me maudit, moi et toutes les greluches de mon espèce, mais il arrêta son cirque.

C’est à un carrefour que le malotru me déposa intacte, voyant qu’il n’y avait rien à tirer d’une gourdasse pareille.  Et c’est parce j’étais aussi myope que ce pauvre Radiguet, que j’avais l’air innocente derrière mes bésicles,  que j’avais cru échapper aux satyres de tous poils. C’est dire si je ne savais rien encore de la nature humaine.  

 

C’est alors que Jean Pierre était arrivé tel un preux chevalier en jean blanc et chemise fleurie et qu’il m’avait même proposé de m’avancer en direction de Bordeaux. J’acceptais l’offre. Lui au moins, il était de mon âge. Il affichait un regard clair d’honnête garçon et je lui contais ma mésaventure par le menu. D’un air des plus sérieux,  il affirma que j’avais eu de la chance, puis il se moqua de moi. Je cru comprendre qu’il n’y avait rien à craindre de celui-ci, qu’il ne tenterait pas d’abuser de la situation. Il m’annonça qu’il était aussi fauché que moi,  et que si ça n’avait pas été le cas, qu’il m’aurait bien avancé mon billet de retour. Je remerciais cet être exquis, mais malheureusement, notre voyage s’acheva vite. Il habitait dans le coin. Nous échangeâmes nos coordonnées et comme il étudiait à Paris, il promit de me faire signe dès son retour à HEC pour savoir comment je m’en étais sortie. A vrai dire, je ne croyais pas le revoir.  

Aux confins de Bordeaux et à la sortie d’une bretelle d’autoroute, embouteillée, j’attrapais dans mes rets un conducteur partiellement paumé, qui  cherchait sa route. Je le persuadais de m’emmener pour l’aider à consulter les cartes françaises et éventuellement à lui servir de copilote.

Je terminais donc, ce périple  dans un seul et même véhicule, celui d’un avocat espagnol ventripotent qui me sembla (c’est une manie) des plus inoffensifs. Trop heureux de trouver quelqu’un pour lui tenir compagnie, le vieux monsieur s’enhardit, et il m’avoua ne plus ressentir la fatigue. C’est qu’il avait l’intention de s’arrêter en chemin, de faire le voyage en plusieurs étapes, et je le persuadais du contraire. Nous nous arrêtâmes donc vers midi et des poussières, dans un restaurant près d’une gare, et il reprit des forces. Je ne connaissais rien à l’Espagne en dehors de Santander, mais je fis semblant de me passionner pour ce pays. Il avait l’air si heureux d’en parler. C’est ainsi qu’entre les harengs pommes à l’huile et la mousse au chocolat, il me fit l’éloge de sa Galicie chérie et il m’invita même dans un futur proche, à venir vérifier sur place. C’était reposant, au moins avec lui, je n’avais nul besoin de répondre à des questions salaces, nul besoin de faire la conversation, il était intarissable. Le vin coulait sur sa cravate, il buvait, et il reprenait confiance en lui. Moi pas trop, mais je ne désirais qu’une seule chose, continuer ma route, qu’il soit aviné ou pas, et arriver chez moi avant la nuit. C’est ainsi que de fil en aiguille, sa voiture confortable, aux plaques minéralogiques consulaires, me déposa au pied de mon immeuble.   

 

           Puisqu’il l’avait promis, Jean-Pierre me téléphona un jour. Je le revis aux alentours de l’automne, et nous passions des heures chez lui ou dans des troquets enfumés à discourir de littérature, de peinture et de futures expositions où nous n’allions pas parce que nous étions aussi fauchés l’un que l’autre. Il appréciait mon humour potache et s’amusait de ma soif d’apprendre et de ma belle candeur. Il travaillait beaucoup, et je crois qu’entre deux partiels, je l’amusais.  Il trouvait cependant que les parisiens étaient trop gâtés, mais ça le changeait de chez lui, son pays d’Oc. Ses parents étaient vignerons, et grâce à ses compétences, je fus initié à quelques dégustations.  Jusqu’à ce jour, j’avais peu de goût pour ce breuvage que je jugeais aussi perfide qu’amer. J’appréciais le vin blanc, du moins je connaissais quelques vins alsaciens. Mais mes connaissances en matière d’œnologie s’arrêtaient là. Je lui avais narré les détails de ma randonnée fantastique et comment j’avais fini cette virée osée, dans la voiture diplomatique d’un haut dignitaire de la justice espagnole. Il semblait évident que je n’étais pas prête à recommencer pareille aventure, mais je pouvais dormir tranquille avec Jean-Pierre qui disait que je n’étais pas son genre de fille mais qu’on pouvait rester amis quand même. Ça tombait bien, je l’aimais bien, je l’admirais même, mais il n’était pas mon genre non plus, j’appréciais pourtant sa franchise. Nous pouvions donc bavasser des heures comme frère et sœur de coeur, en sirotant les Bordeaux de papa, aux tanins capiteux et enivrants. Et je n’étais pas en état de rentrer, je pouvais dormir chez lui sans contrepartie.  Au matin, il m’achetait des croissants, et je reprenais mon métro et ma vie fade d’employée de Ministère. 

Sursitaire, il choisit de faire son service militaire en Algérie au titre de la coopération et je vis partir cet ami à regret. Nous correspondîmes un temps, nous envoyant des lettres de plus de quatre pages, dont j’ignore bien encore le contenu. J’ai détruit tant de courriers, quand je me suis mariée et que j’ai déménagé pour aller vivre au Sénégal où mon époux venait d’être muté. 

Je  regrette aujourd’hui d’avoir jeté aux oubliettes,  cette partie de ma jeunesse, mes petits papiers, mes courriers, mes poésies, mes dessins, mes peintures et bien d’autres trésors encore.  J’aurai pu retrouver son adresse, lui rendre ce livre, lui confier mes impressions et y aller de mes petits commentaires sur cet ouvrage étonnant dont le héros, finalement lui ressemblait tant.  

J’aurai aimé lui dire que si l’eau avait passé sous mes ponts, je ne l’avais jamais oublié tout à fait et que je m’étais mise à écrire cette histoire et bien d’autres… et que c’était ma façon d’exister maintenant. 

Il fut sans doute le seul ami désintéressé que j’eus, et je sais que la vie lui aura été plus facile qu’à moi, puisqu’il avait déjà en mains les cartes pour réussir, un avenir qui s’annonçait brillant et surtout une famille unie. J’ose croire qu’il pensa à moi parfois, en voyant une fille intrépide le pouce en l’air au bord d’une route déserte   

Je n’ai pas oublié ce regard bleu, ce large front d’intellectuel, ses lunettes dorées, cette intelligence fine.

Qu’est-il devenu aujourd’hui, aurait-il encore envie de converser des nuits entières avec moi, et que pourrai-je  lui raconter qu’il daignerait entendre

 

                                                 Brigitte Lécuyer   (février 2006)             

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Publié le 3 Octobre 2009

Brigitte Lecuyer m'a offfert ce poème. Il est beau, il m'a ému et je ne pouvais que le partager avec vous :
















Elle pleurait au téléphone

Au beau milieu de la rue

Agonisait de noms d’oiseaux 

Le sale type

Qui ne la méritait pas

Elle était trop jolie

Adossée au mur d’en face

Comme si,

Comme si la peine

L’avait brisée menu, menu

Avait sapé son bel avenir

Et ses illusions d’aimer. 

J’aurai voulu voler vers elle

La serrer dans mes bras

Juste comme une amie

Une sœur, une mère,

Une femme qui compatit

J’aurai voulu lui dire des mots gentils

Un de perdu  

Dix à ses pieds dans la soirée.

Mais le joli minois   

Avait filé vers d’autres rues

Vers d’autres amours toujours.

Brigitte Lecuyer

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Publié le 10 Juillet 2009

Brigitte, après avoir lu mon récit sur "la chef des carpes" m'a envoyé ce poème de sa composition que j'aime  beaucoup


Un poisson nommé Victor

 


Il en a marre, marre mare et remare

De tourner toujours en rond

Victor, le petit poisson.  

Il veut voir du pays, visiter Paris...

Et par une nuit tiède,  s'enfuit,

Il file dare-dare

Vers la gare...

Saute le raide portillon

Dans le RER

Il manque d'air

Mais il saute dans la sacoche

D'une pauvre cloche.

L'homme plonge sa sinistre main

A la recherche d'un machin,

Horreur, mais qu'est ce donc ! 

Que ce gluant avorton !  

Il en jette sa serviette

Avec à son bord,

Un Victor presque mort,

Un poisson qui ne tourne

Plus vraiment rond.  

Au creux de remous fous  

Victor se débat,  se tord   

Il dérive de rives en rives

Accoste et n'en croit pas ses yeux

En personne,

La Tour Eiffel,

Lui sourit de mille feux.



Brigitte Lécuyer




Brigitte ne le sait pas mais la carpe que j'ai été, qui s'est sauvée de son bocal va également après une courte escale où il va se transformer en pot de fleurs se  sauver à Paris mais pas à la tour eiffel , à l'Arc de Triomphe. Bientôt ici la suite de mon histoire avec un nouvel homme de ma vie à Paris.

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Publié le 28 Juin 2009

J'ai dû voir une mule, avant un cheval et un authentique chameau, avant ma première mule. Au Maroc où je suis née, c'était d'un commun !  Je débarquais en France vers l'âge de quatre ans mais ne gardais aucun souvenir d'une rencontre avec un des poneys qui promenaient les petits parisiens sages, dans les allées du Bois de Vincennes. J'habitais  à deux pas. Pourtant je n'ai pas eu droit à cette récréation : Soit je n'étais pas assez sage, soit ce n'était pas au programme de ma nouvelle situation familiale, recomposée.


 Je grandis loin de la campagne et j'aperçu mon premier vrai et grand cheval qu'à Orléans  où j'étais  pensionnaire. Ce fut une révélation pour moi, ce 8 mai,  jour béni de la fête de Jeanne d'Arc.


Ce jour là, une fausse pucelle, mais non moins méritante jeune fille de la ville se traînait lourdement caparaçonnée d'une cuirasse en fer-blanc, histoire de coller à l'histoire et d'imiter la vraie. À cette occasion, la fausse Jeanne d'Arc montait un fier destrier, enfin un rude percheron.

 

 


L'animal qui se fichait bien du décorum et tout à ses rêveries d'écurie, déversait ses crottins tous frais du jour, sans retenue ni pudeur,  sur la chaussée lessivée à grande eau le matin même.


  Or, ils étaient nombreux à parader autour de Jeanne qui tenait noblement l'étendard de la délivrance dans son poing déterminé. D'autres cavaliers à l'allure  virile, luisaient dans leurs cottes de maille et trottinaient comme des  braves, suivis de pages boutonneux, vêtus eux d'habits de velours rouge et de bas immaculés. Malgré tous ces costumes sublimes, la fête et la musique vibrante, je trouvais ces animaux-là répugnants Ce laisser-aller, dans la rue, c'était d'un sans gêne ! 


 Et puis ils  avaient l'air de quoi,  hauts perchés dans les sphères à narguer les petites gens comme moi. À partir de ce jour, je me mis à détester sans plus de raison, ces bestiaux qui ne respectaient rien, surtout pas les endroits où ils avaient l'insigne honneur de défiler devant une populace complaisante. Je trouvais les chevaux snob, prétentieux et pas franchement francs du collier, ainsi que tous ceux, en gros  qui les montaient. 


 Quand ce fut notre tour de défiler dans la rue Royale pavoisée aux couleurs orléanaises  des milliers de gens, se pressaient,  s'agglutinaient contre les barrières. Installés dès l'aube, pour assister au spectacle, ils venaient d'horizons divers jusque du fin fond des Pays de Loire et même de l'étranger, affirmaient les bonnes sœurs. Il fallait sans cesse jeter un œil vers le sol, louvoyer entre les déjections chevalines et bien placer nos pieds chaussés de tennis blanches. La veille, nous les avions enduites de dentifrice, pour qu'elles paraissent plus blanches et plus éclatantes encore. Nous resplendissions de jeunesse et de santé. La foule nous applaudissait à tour de bras.  Du haut de mes dix ans, j'arborais un air martial, marchais au pas, ma jupette plissée soleil découvrant mes minuscules gambettes. Je levais le menton comme une gymnaste accomplie. On entendait encore au loin, la chevauchée fantastique, les échos sourds des tambours et les trompettes de la garde qui nous devançaient et ......j'évitais de marcher dedans. Ça puait la ménagerie du zoo de Vincennes. L'animal paraissait disproportionné, géant, doté de cette  paire de fesses indécentes, qu'on appelait « croupe » (comme la maladie du même nom dont j'avais failli mourir  bébé) et puis cette queue nattée, franchement,  ça frisait le ridicule.


Si j'avais été obligée de monter en selle, de jouer Jeanne d'arc en personne, (j'en avais déjà la coiffure)  j'aurai préféré mourir brûlée en place publique du Martroi, plutôt que d'escalader ce phénomène contre nature, ce monstre qui ricanait  de ces dents jaunies de faux jeton et.... qui se foutait de moi.


Même de loin, je me méfiais, un mauvais coup était vite arrivé. Certains chevaux énervés par la foule et la chaleur,  gesticulaient, se cabraient et renâclaient à avancer droit. On frôla plusieurs fois la catastrophe.


 On disait que la bête pouvait tuer un homme, d'un  coup de sabot ou d'une de ces fameuses ruades.  Comment pouvait-on être assez fou pour  appeler « la plus belle conquête de l'homme » cette bête capricieuse !

 

Je me sentais davantage en harmonie avec les ânes, eux qui savaient rester humbles, et qui avaient réchauffé Jésus en personne. Souvent affublée du célèbre bonnet d'âne, je trouvais que le monde était injuste envers l'animal. Personne ne partait en guerre à dos d'âne ! J'appris à les apprécier, même si inévitablement, à faire l'âne  je finissais dans un coin de la classe avec des oreilles en papier sur  la tête !


Aux alentours de mes dix-huit printemps, je commençais à trouver l'animal plus élégant, gracieux même quand il gambadait dans des paysages sauvages,  je le trouvais presque beau.  Un jour j'en approchais un, j'arrivais même à le caresser, puisque tout le monde autour de moi le faisait. En ces prémices de 1968, je résidais à Clamart, dans un splendide manoir...enfin dans une vieille demeure transformée en foyer pour jeunes travailleuses  et dirigée par d'allègres religieuses aux méthodes modernistes. Derrière l'imposante bâtisse découpée en chambrettes, il y avait un parc. Un endroit arboré aux belles proportions où broutaient des chevaux isabelle. ils appartenaient à un manège des alentours qui les confiaient à nos bons soins, histoire qu'ils se gavent la panse de notre herbe grasse et soient d'attaque pour recevoir les culs musclés des snobinardes et pimbêches du coin. Pour des raisons de sécurité évidente,  ils étaient maintenus à une longe, elle-même fixée à un solide pieu.


Sous l'œil goguenard des sœurs, mes colocataires courageuses ou inconscientes ne trouvaient rien de mieux à faire que d'escalader à cru cette monture inopinée à l'aide.... d'une chaise du réfectoire. L'affaire était délicate. Il s'agissait de faire tenir l'équidé tranquille, lui qui entendait bien garder sa part de liberté et piaffait à qui mieux mieux  pour déstabiliser la candidate au suicide.  Quand l'apprentie cavalière  parvenait à ses fins, elle ne pouvait s'empêcher de lancer  un : Hue cocotte retentissant  en lui tapotant les flancs et se cramponnant à la crinière !  Habitué à ce qu'on lui grimpât dessus, cocotte entamait illico un galop mesuré,  tournait en rond, à moins que ce ne fut un trot, je ne plus trop, toujours sécurisé par la longe qui raccourcissait à vue d'œil autour du piquet.


Sous les quolibets des copines qui pensaient que j'étais une dégonflée de première, je tentais l'impossible et approchais ma chaise du dos de la bête. La trouille en bandoulière, j'enfourchais la bête qui n'était pas très coopérative. Je faillis tomber de la chaise, mais finalement l'animal accepta que je l'enfourche à cru. J'étais plus pétrifiée que jamais, raide et coincée, maintenant un pas poussif, essayant de refréner les ardeurs du cheval. J'essayais d'avoir l'air désinvolte devant mes amies qui ricanaient  et je m'agrippais telle une naufragée à la courte crinière, tremblant que la corde ne cède et numérotant mentalement mes abattis. Le cheval me parut osseux à souhait, peu confortable, assez irritant pour mes parties intimes et la base même de mon fondement.


Je ne fus soulagée que sur le plancher des vaches, descendis plus vite que je n'étais montée et mis trois jours à me défaire de cette odeur de paddock qui s'infiltrait jusque dans l'ourlet de mes pantalons pattes d'éph. 


 Ce fut la seule, la dingue, mais héroïque virée sur un canasson entravé que j'entrepris de ma vie et nos rapports s'en tinrent à cette unique expérience. Je ne tentais aucun travail d'approche avec ses congénères, ne renouvelais pas l'aventure.  C'était décidément trop haut, là-haut  ....   


Le temps vint où je rencontrais, mes premiers flirts, mes premiers cavaliers  s'appelèrent  Forestier, Moreau, Martin ou Tartempion.    


Un jour,  je quittais le foyer pour en construire un, le mien.... et devinez qui j'épousais plus tard : un... « Lécuyer » alors  là,  là vraiment, si même le destin s'en mêle !



Brigitte Lécuyer    


 

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Publié le 14 Juin 2009

Pour vous aujourd'hui un texte de mon amie Brigitte :


Lorsque j'étais enfant, j'ai vécu la couture sous toutes ces formes, comme une punition, voire une humiliation. On me forçait à rester assise des heures  à broder au fil rouge des mètres de frise sur lesquelles dansaient en infinie farandole des alsaciens et des alsaciennes en costume traditionnel.  C'était une façon détestable de   contrôler mon impétuosité naturelle, que de m'obliger à ses séances horribles. Ces ouvrages étaient destinés à orner la tranche d'étagères ou d'armoires. A ce jour, j'en découvre encore sur les brocantes et ces antiquités même mitées ou jaunies s'arrachent à des prix indécents.

 


 Le pompon  fut le tricotin : supplice à l'usage des petites filles dissipées pour les contraindre à tenir en place. J'ai ainsi réalisé de quoi relier la France à l'Australie en rondins de laine détricotée. Je crochetais ces trucs inutiles dans une palette de dégradés allant du vert caca d'oie au rouge pétant, entrelardé de laine grisâtre ou maronnasse. Le pire, c'est que ça ne servait à rien. J'ignore où sont passées ces boudins qui pendouillaient sur mes genoux, comme une longue chenille multicolore. Une chenille que je finis par maudire et avec laquelle j'aurai pu me pendre de désespoir, tant il était grand.  Je subis ces heures de sagesse forcée où mes yeux s'épuisaient, où mes jambes fourmillaient, où mon dos  raidissait, où mon esprit affutait sa revanche.  L'envie me venait alors de tout envoyer valdinguer, de m'enfuir loin,  loin que possible de cette aiguille redresseuse de torts. Celle-là même  surgissait sournoisement dans mes cauchemars et transperçait le cœur de mes bourreaux.

 

 

 base photos flickr d'OB


Alors  la couture,  vous comprenez, dans ces conditions....


Plus tard, chez les nonnes, je fus reléguée, ou plutôt assignée à la corvée de raccommodage.  L'art de la reprise me fut enseigné dans la douleur ainsi que certains rudiments de points  soi-disant indispensables à ma vie de ménagère idéale. En ce temps-là, on avait le sens de l'économie et du devoir. J'élaborais de savants rouleautés sur des foulards de soie qui rapportaient trois francs six sous à la congrégation et l'estime de la mère supérieure pour celles qui travaillaient assez vite et proprement. Déjà on faisait bosser les enfants et nous n'étions ni chinoises, ni sud-a

méricaines.  


Je rangerai donc dans le tiroir aux oubliettes,  tricot, crochet et autres broderies fantaisistes, chaînette et point de tige, passé plat, surjet simple ou double, boutonnière au point feston, le bourdon me donne le cafard quant aux autres joyeusetés, genre boutis ou patchwork, j'admire la patience, et le doigté de certaines personnes que je connais, mais ne me demandez pas de m'y essayer.    


Un jour lointain, ma fille alors, âgée de 6 ans me demanda un tricotin. J'adhérais néanmoins à sa requête et lui montrais comment se servir de l'engin. Le dit tricotin, bonhomme en bois peint au chapeau clouté comme une amanite phalloïde entra dans notre famille, mais disparut sans crier gare.  à 26 ans, elle faisait toujours appel à sa maman pour un banal ourlet de jupe ou pour rafistoler un vieux lapin en peluche. Ce qui prouve bien que j'ai négligé son éducation ménagère. Mais sur ce point, je n'ai ni remords, ni regrets.


Maintenant si un trou fortuit apparaît au talon d'une chaussette, elle file illico avec sa comparse non mitée dans la poubelle, sans égards, sans trompettes.

 base photos flickr d'OB

 

Pas de requiem pour la chaussette.


Je suis devenue malhabile par dégoût, par paresse, cependant j'admire les exécutions délicates des autres sans toutefois les envier un seul instant. Chacun son job ! Je sais tenir un stylo, manier la souris de mon ordinateur, presque cliquer au bon endroit, pour voir défiler mes histoires. Entre les mailles des phrases, je taille et illustre mon roman.


Si je tente, malgré tout par économie,  de confectionner une housse de coussin où de réparer un vêtement, je me pique toujours et des  myriades de trous constellent alors mes index. Et comme, je déteste utiliser un dé, mon pauvre majeur pleure, de  ressembler  à une vieille écumoire. Il me faut des jours pour retrouver un doigt normal et en état de marche : et comme c'est ce même doigt qui pousse l'aiguille et qui tient aussi le stylo. Il faut choisir. Et bien c'est tout  choisi, je renonce définitivement à la couture, et qu'on n'en parle plus. 


Je ne conçois le plaisir que dans la verve épistolaire.  Je m'entraîne à broder les mots, festonne les adjectifs, me faufile  entre les virgules,  clique sur les synonymes appropriés, et tranquillement je fabrique ma pelote d'écrits.


Alors, surtout ne m'épinglez pas si mes reprises sont parfois capricieuses, ne vous moquez pas de ma bobine si j'ourle mes chroniques de fronces et rapièce le puzzle de ma vie décousue. Foin des divagations hasardeuses et des discours cousus de fil blanc, s'il vous plait ne me taillez pas un costume pour l'exemple, promis, juré je ne biaiserai plus. J'arrête !


                                                                        Brigitte Lécuyer  

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