Natacha

Publié le 28 Juillet 2014

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Journal de Natacha / Moscou Janvier 1964

 

Comme chaque matin en me réveillant, je tire les rideaux. La Moskova gelée est recouverte d’un épais manteau de neige. A travers la brume, le soleil essaye de percer pour réchauffer la ville. C’est une belle journée qui débute. Je ne me doute pas à cet instant qu’elle marquera à jamais ma vie.

Après avoir avalé rapidement quelques blinis tartinés de fromage blanc et du café bien chaud. Je sors de chez moi et me dirige vers l’hôtel pour venir chercher mon client du jour, Monsieur SILLY. C’est un français ce qui est exceptionnel. Ils sont rares les touristes de l’Europe de l’ouest venant en URSS en pleine guerre froide.  Dans le hall de l’hôtel, je l’attends comme convenu.

Soudain, un homme brun mince d’une trentaine d’années descend  prestement avec élégance  les dernières marches du grand escalier.  Il a les cheveux bruns lissés en arrière avec de la brillantine Il porte un manteau en daim brun au col de fourrure. Il s’arrête brusquement, jette un bref regard circulaire dans le hall, se remet en marche et se dirige vers moi.

 

  • Bonjour  François Silly, Vous êtes Natacha ?
  • Oui Monsieur enchantée de vous accompagner ?
  • Excusez-moi de vous avoir posé cette question mais je suis surpris, agréablement, vous êtes rousse et j’imaginais les russes blondes : stupide idée reçue.
  • Que voulez-vous visiter Monsieur ?
  • Je ne sais pas, c'est vous qui décidez, je vous suivrai avec plaisir  Natacha.
  • Alors nous allons débuter par le mausolée de Lénine

 

Je suis troublée par son regard noir pétillant de vie, mais curieusement doux et charmant.

Il sort de l’hôtel, se coiffe d’une chapka noire. Nous marchons dans les rues presque désertes à cette heure matinale.

Sur l’immense place, nous nous arrêtons pour admirer la vue d’ensemble. J’attire son attention sur la cathédrale Basile le Bienheureux, véritable château de conte de fée aux dômes ressemblant à des berlingots recouverts d'un soupçon de chantilly neigeuse. De l’autre côté de la place, je lui montre l’imposant musée d’histoire rouge foncé avec de fines tourelles blanches. Je termine ma présentation par le  mausolée de Lénine adossé au Kremlin avec sa coupole de cuivre recouverte de neige. Pendant que je lui raconte la révolution de 1917, je le sens rêveur, absent comme si l’histoire ne l’intéressait pas.

 

  • Dois-je continuer mes explications Monsieur ?
  • Mais oui bien sûr. Excusez moi Natacha : vous avez une très jolie voix avec un accent charmant qui me fait rêver.

 

Devant le cercueil de verre ou Lénine repose embaumé, rien ne vient briser le silence mais je sens derrière moi son regard insistant.

Nous quittons la place. Il fait très froid, Il me propose de nous arrêter dans un café pour boire une boisson chaude afin de nous réchauffer. J’accepte volontiers son invitation.

Attablés dans la salle sombre de ce café moscovite, en dégustant chacun notre chocolat brûlant, je le découvre enfin. Il fume en me regardant une cigarette brune. Il attire ma curiosité. Je ne sais rien de lui. Je ne sais jamais rien sur mes clients, c’est la règle. Que fait cet homme en France ? Pourquoi vient-il visiter Moscou ?

 

Il interrompt mes pensées :

 

  • J’aime bien votre prénom Natacha
  • Merci, je l’aime bien aussi
  • Vous paraissez si jeune Natacha, Peut- être êtes-vous mariée ?
  • Je suis célibataire, étudiante en français et je vous sers de guide pour gagner quelques roubles pour payer mes études. Je suis intriguée de voir un français visiter Moscou. Si ce n’est pas indiscret, puis je savoir ce qui vous amène ici ?
  • Le plaisir de la découverte Natacha et un certain goût pour ce qui sort des normes. J’aime aller où les autres ne vont pas et pourquoi pas ensuite en témoigner
  • En témoigner mais comment ?
  • Par la chanson Natacha, je suis chanteur
  • Chanteur mais que chantez vous ?

 

Sans répondre il se penche ver moi et se met à chantonner à voix basse

« Et maintenant, que vais-je faire
Vers quel néant glissera ma vie
Tu m'as laissé la terre entière
Mais la terre sans toi c'est petit »

 

Je suis sous le charme de sa voix chaude et vive

 

  • C’est beau et triste. Vous chantez très bien Monsieur
  • Accepteriez-vous Natacha de me chanter une chanson russe.
  • Je chante très mal Monsieur, je préfère vous réciter quelques vers de notre célèbre poète Pouchkine ;
  • Je vous écoute Natacha

 

Je me mets à réciter langoureusement tout en le regardant.

 

Ciel de brume ; la tempête
Tourbillonne en flocons blancs,
Vient hurler comme une bête
Ou gémit comme un enfant. 
Mais buvons, compagne chère
D'une enfance de malheur !
Noyons tout chagrin ! qu'un verre
Mette de la joie au cœur !

 

Je m’arrête, garde le silence quelques instants…. Il semble ailleurs.

  • Vous aimez ces vers ?

Il me prend la main et la tient dans les siennes soutient mon regard. Je suis sous le charme. Le désir monte. La table qui nous sépare freine mon impulsif désir d’étreinte. Il me serre la main plus fort la caresse, se lève et me fait un petit bisou sur la joue en me disant :

 

  • Un petit bécot Natacha.... avant le grand.... peut-être !

 

N'osant nous l'étreindre dans ce café devant de nombreuses personnes, je lui propose de sortir et de continuer la visite.

Nous nous levons à regret, il paye le serveur. Nous sortons. Nous continuons la visite de Moscou. Je suis tellement troublée que je n’ai plus aucun souvenir de ce que nous avons vu.

Je lui propose de passer la soirée avec mes copains étudiants à l’université. Il accepte avec plaisir.

Dans ma petite chambre, nous lui parlons de la vie à Moscou, de nos joies et difficultés quotidiennes. Il nous parle de la France, de Paris, des champs élysées.

Nous buvons beaucoup, beaucoup trop. Il fume ses cigarettes brunes en chantant :


Salut les copains
Voyez j'ai mauvaise mine
Les rues de Pantin
Manquent de mandoline

Je pars en voyage
Avec pour bagage
Dans ma petite musette
Cinq ou six chaussettes

Deux ou trois chemises
Ma plus belle mise
Moi je pars pour l'Italie

Vous me voyez sur des gondoles
Emporté au fil des canaux
De tarentelle en barcarolle
Dansant l'soir au bord du Lido

 

Au petit matin, mes copains un à un nous ont quittés. Seuls dans la chambre, nous nous aimons.

François me quitte, il doit passer à son hôtel chercher sa valise avant de prendre son avion. il me promet de revenir un jour prochain. Il m’invite à Paris où il me servira de guide.

J’irais peut être un jour à Paris.

 

 

Journal de Natacha / Mars 1965

 

 

Ce matin j'ai reçu un courrier venant de Paris. À l'intérieur de l'enveloppe une courte lettre de François : Pour vous Natacha ces quelques vers de Pouchkine et mon dernier disque "Nathalie".
Je lis les quelques vers de Pouchkine en Français

 

"Je vous ai aimé et mes sentiments
Tressaillent encore dans mon âme,
Et si mon cœur est dans les tourments
Ne vous inquiétez surtout pas, Madame.
Je vous ai aimé sans grand espoir,
Jaloux, suspendu à vos regards,
Je vous ai aimée timidement et si sincèrement
Que Dieu fasse qu’un autre vous aime autant.
"

 

Sur la pochette du disque la photo de François (alias Gilbert Bécaud). Je met ce disque sur l’électrophone et j’écoute :


 

 

Quelle émotion, je pleure. Je n’ai pas oublié François, je l’aime toujours. Je ne suis pas pour lui non plus un amour de passage. Non seulement il ne m'a pas oublié et il me célébre en me dédiant cette chanson ……. Et si j’allais à Paris.

 

 

Martine / Juillet 2014 pour le défi N° 128 des croqueurs de mots

 

N.B. :

Merci à Jeanne pour ce défi qui m'a procuré un beau plaisir d'écriture de cette fiction (car c'en est une même si cela part d'une rencontre réelle) et, au delà,  m'a permis d'apprendre sur Gilbert Bécaud et sur cette chanson que j'aime tant  ce qui suit :

Le vrai nom de Gilbert Bécaud est François Silly.

Le texte de Nathalie est de Pierre delanoé qui interviewé par l'express disait :

« J'ai mis un an à le convaincre d'interpréter Nathalie, qui s'appelait d'abord Natacha et vivait un amour impossible dans l'horreur communiste. À chaque fois, il m'envoyait sur les roses. Un jour, il m'a dit : «Invente une image forte ! » J'ai sorti : « La place rouge était vide/Devant moi marchait Nathalie »… Il s'est mis au piano. On a fini dans l'heure…"

Natacha n'était pas blonde mais rousse.

Le café Pouchkine n'existait pas en 1964 à Moscou. Il a été ouvert en 1999 pour célébrer le bicentenaire de la naissance d'Alexandre Pouchkine. Gilbert Bécaud viendra participer à cette inauguration en 1999. L'histoire ne dit pas s'il a revu Nathacha à cette occasion et si il a servi un jour de guide à Natacha dans Paris.

Rédigé par Martine.

Publié dans #Nouvelles

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colettedc 11/07/2016 20:26

Superbe texte Martine ! Merci de nous permettre de telles visites sur ton blog si intéressant ! Bises♥

Quichottine 11/07/2016 12:54

Relire, c'est retrouver les émotions premières... j'ai aimé ce texte beaucoup, et je l'aime toujours.
Merci d'avoir redonné vie à Natacha.
J'adore cette chanson !
Bisous et douce journée.

Lilousoleil 11/07/2016 07:39

Je découvre ce texte absolument superbe... Un texte dont certains "écrivains" ayant pignon sur rue pourraient s'inspirer tant il est fluide, construit et plaisant à lire parce qu'une histoire bien menée même si elle est en écho à cette chanson de Bécaud...
Si tu en d’autres comme celui-ci surtout n'oublie pas de les publier ou republier c'est un régal...
Je savais que Bécaud n'était pas son nom, je savais qu'il avait été l'lève de Paderewski pianiste et homme politique polonais mais son aventure avec Natacha...
Porte-toi bien
avec le sourire

Lenaïg 15/08/2014 09:50

Merci beaucoup, Martine, tu nous embarques tout à fait dans ton extraordinaire récit entrecoupé de poèmes et paroles de chansons, une belle réussite pour notre bonheur. Bises.

Victoria 11/08/2014 15:15

Une belle histoire émouvante et très bien racontée pour illustrer une chanson de Bécaud que j'aime beaucoup. Merci pour ce partage.

jerry ox 11/08/2014 12:43

Bravo Martine ! En lisant ton récit , je me disais que celà me rappelait une fameuse chanson de Gilbert Bécaud et puis, surprise ..il s'agissait bien de celà avec l'explication sur la naissance de ce tube : Anecdote que je ne connaissais pas ! Merci Martine ! Tu vois que, contrairement à ce que tu affirmes, tu aimes la musique . Tu en parles fort bien en tout cas.

Azalaïs 09/08/2014 08:45

Magnifique Martine, ton texte est superbe et que de souvenirs, les chansons de Bécaud sont tellement émouvantes, de vraies chansons qui vous prenaient aux tripes, depuis le départ de tous ces grands on ne sait plus quoi écouter
bises et merci
Je ne suis plus très présente pendant l'été, je me disperse un peu

dimdamdom59 31/07/2014 21:32

Superbe, tu as été divinement bien inspirée par le sujet de notre chère M'amzelle Jeanne. Faut dire qu'elle sait y faire pour nous rassembler dans cette belle amitié qui nous réunit dans les défis des Croqueurs de Mots. Plus j'avance et plus je suis heureuse d'avoir repris cette communauté!!!
Merci Martine pour ce partage, ce sera le dernier avant septembre, je vous ferai un article afin de vous proposer de nouvelles dates;
Bises amirales!!!
Dômi.

Foyer intercommunal Gourdon Pradines Lestards 30/07/2014 09:04

Bonjour Martine
Quel plaisir de lire cette histoire là! bravo tu as très bien interprété cette Natacha là! J'aime toujours autant cette chanson! Passionnant ton texte de bout en bout! Merci
Bises
Dany

flipperine 29/07/2014 09:20

Bécaud mon chanteur préféré et je ne connaissais pas son véritable nom

Henri de Margaux 28/07/2014 16:07

Bonjour Martine,

La lecture se de texte magnifique a été pour moi un vrai bonheur. Un sujet extraordinaire, une très belle écriture. Tu as relevé ce défi d'une manière absolument magistrales. Un très grand BRAVO !
Bises bien amicales.

Henri.

Simone L.V. 28/07/2014 13:34

"Jolie petite histoire!" et merci de m'avoir rappelé cette magnifique chanson de G. Bécaud! bisous; Simone

M'mamzelle Jeanne 28/07/2014 10:50

Défi magistralement relevé !
Émotion et sentiments tellement présents dans ce très joli texte.
Merci Martine de nous avoir fait revivre cette inoubliable rencontre.
Au plaisir de se lire encore.
Bizzzzzzz

Coryphee 28/07/2014 10:07

Quel beau texte ma Chère Martine ! Merci à toi et Bravo ! Je Suis toute émue. Il y a parfois des rencontres dont on se souvient toute sa vie ! Et Becaud était très talentueux. Belle semaine à toi et gros bisous. Coryphee

Jeanne Fadosi 28/07/2014 09:59

en voilà une chanson qui a fait fantasmé et aimé cette Russie-là ! Quel magnifique interprétation tu en as faite
bises et belle journée

Quichottine 28/07/2014 09:17

C'est un texte émouvant et si bien écrit ! J'aime !
J'aime beaucoup ta note de fin. J'aimerais que tout cela soit vrai. Ta Natacha est magnifiquement présentée.
Merci, Martine.
Bises et douce journée.

jill bill 28/07/2014 09:06

Bonjour Martine, joliiiiiiiiiiiie prestation ! Ah cette chanson de Bécaud... Natacha, ah comme ma belle fille, pas de Nathalie dans la famille.... Bises de jill ;-)

Vénusia 28/07/2014 08:12

souvenirs souvenirs où vous cachez vous?
Bécaud et ses chansons à textes, ses paroles de nostalgie , d'amour et parfois de colère
merci de nous rappeler certaines choses oubliées à son sujet
bises et bonne journée