Les hommes de ma vie / La Chef des carpes
Publié le 7 Juillet 2009
A peine quitté Monsieur F dont je n'ai pas fait le deuil, je deviens assistante de
Madame L. ancienne secrétaire de Direction devenue Directrice des Ressources Humaines d'un laboratoire de biologie médicale de 300 personnes.
Madame L. est une femme d'une cinquantaine d'années d'un blond un peu terne. Elle est d'un calme apparent étonnant mais on sent sous cette façade imperturbable un tempérament anxieux. Elle
masque également une très grande affectivité en s'efforçant, en toutes circonstances de ne rien laisser paraître. Elle y parvient bien. Elle parle peu d'elle. Je sais qu'elle est mariée à un
ingénieur, qu'elle a un fils adulte et qu'elle part en vacances chaque été faire un trekking au Népal.
Elle est logique, rigoureuse, tenace mais peu active. Elle a beaucoup d'idées pour optimiser les ressources humaines, elle décide mais ensuite délègue la réalisation ce qui me convient bien.
Je passe de l'univers des chantiers très actif, très terrain où la communication est très directe sans aucune retenue à un milieu scientifique de recherche, très feutré et j'ose le terme au sens
propre comme au figuré, aseptisé. C'est l'activité qui le veut aussi pour des raisons d'hygiène et de sécurité. Certains travaillent sous rayonnement.

Nous sommes huit aux Ressources Humaines et travaillons dans des bureaux vitrés. J'ai l'impression d'être
dans une prison de verre dans mon bureau individuel, privilège de l'assistante de la Directrice dont je me passerai bien. Je préférerai être avec mes collègues que j'aperçois de l'autre côté de
la vitre. Je leur fais des petits signes de temps en temps.
Nous sommes des poissons dans un bocal. Je n'en reviens pas toutes des femmes et toutes du signe du poisson ce qui serait pratique pour les pots d'anniversaire. On pourrait regrouper si il y avait des pots mais ce n'est pas dans les habitudes. Cela me change des chantiers où toute occasion était bonne pour arroser. Mes collègues m'expliquent que Madame L..... croit beaucoup à l'astrologie et recrute en priorité des femmes du signe du poisson. Il faut dire qu'elle est aussi Poisson, Ne serait-ce pas plutôt du narcissisme exacerbé ?
Imaginez, chers lecteurs, 8 poissons femelles (tentant d'être muettes comme des carpes) dans un bocal de verre. A défaut de faire des ronds dans l'eau, nous devons faire des ronds de jambe à notre Directrice car elle aime bien être flattée. Ce n'est pas mon genre, je fais donc la carpe mais sans les ronds.
Néanmoins nos relations sont bonnes car je m'efforce de me taire, de faire juste mon travail pas plus. Je peux
déjeuner chez moi le midi et je suis rentrée très tôt le soir. Des vacances pour moi et j'apprécie, mon Jeff et les enfants aussi
De plus Madame L. me confie des responsabilités motivantes : Créer un journal d'entreprise et des outils de communication en mettant en place et animant un comité de rédaction. nous sortons le numéro 0. Je suis assez fière de mon bébé qui est très apprécié.
Je m'occupe de mettre en place des entretiens d'évaluation et d'orientation annuels avec formation de la
hiérarchie
Je gère toute la formation de l'entreprise de la définition des besoins à la réalisation avec un budget important à gérer.
Je prends conscience ici de ce qu'est une réelle politique de Ressources Humaines car ce laboratoire à cette époque est assez pionnier en la matière.
Je participe aux réunions des délégués du personnel et du comité d'entreprise, j'en fais le compte-rendu. J'ai de bonnes relations avec les élus.
Cela va très bien pendant deux ans, mais petit à petit, je m'ennuie et j'ai de plus en plus de mal à supporter la
froideur de Madame L...
A force de faire la carpe depuis des mois, un jour en réunion, je craque devant son impassibilité et tout ce que
j'avais sur le coeur sort sans retenue aucune (l'effet cocotte minute). Ce ne sont pas des ronds mais un véritable tsunami à la surface du bocal. Elle devient blême, se ferme encore plus et
termine sa réunion comme si de rien n'était.
Je pensais qu'elle allait me convoquer après la réunion dans son bureau pour me licencier. J'étais prête à lui faire mes excuses pour cette impulsivité soudaine que je regrette sincèrement. Mais
elle joue les indifférentes.
Quelques semaines plus tard, lors de mon entretien annuel d'évaluation, elle me dit qu'il est indispensable que je
fasse un stage de communication pour que nous puissions mieux nous comprendre. Elle me conseille une semaine d'un stage intitulé "le couple patron secrétaire" dont elle me dit le plus grand
bien sauf que je suis la seule à devoir le faire. J'en ai certes besoin mais je pense qu'elle aussi, et un couple ce sont deux personnes. J'y vais donc contrainte car je sais, de toutes façons,
que notre couple ne durera pas.
Cette formation est animée par une sorte de "gourou" étrange à la limite de la manipulation qui ne me plaît pas du
tout et qui cherche avant tout à nous vendre son livre.
Quand je reviens, elle me demande mon appréciation. Ayant arrêté de faire la carpe et n'ayant qu'une seule envie : changer de bocal, je lui dis qu'il ne m'a absolument rien apporté et que j'ai perdu mon temps.
Quelques jours après à la suite d'un problème économique ponctuel mais sérieux, un plan social est mis en place
avec appel à volontariat. Il est très avantageux financièrement.
Je suis la première à me porter volontaire et 4 autres carpes me suivent. Je pense qu'elle sera heureuse de se
débarrasser de moi et qu'elle va donc accepter mon volontariat et que je vais enfin pouvoir partir.
Surprise, elle refuse catégoriquement. Je demande une entrevue au président, avec qui je suis en très bons termes
et je lui demande d'intervenir pour que je puisse partir.
Il accepte. Elle m'oblige à rester deux mois encore pour former une remplaçante. Après trois ans, je la quitte
avec plaisir et je vais devoir, une nouvelle fois entreprendre une recherche d'emploi.
A Suivre.....
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